La Gazette Drouot
Les lois du marché - Art et contrefaçon
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Art et contrefaçon
À propos de l’art contemporain et du degré d’originalité des oeuvres dérivées.
morceaux choisis, de la Joconde à Mickey.
La protection du droit d’auteur est conditionnée par la reconnaissance de l’originalité de l’oeuvre. Or, l’originalité des oeuvres d’art contemporaines est plus ou moins fluctuante. Imaginons qu’un artiste revendique la protection du droit d’auteur : plus l’originalité de l’oeuvre d’art sera évidente, plus grande sera sa protection. En cas de détournement partiel ou total d’une oeuvre préexistante – phénomène fréquent en art contemporain –, l’originalité de l’oeuvre seconde peut être extrêmement variable.
Ainsi en est-il du détournement du tableau le plus célèbre au monde, La Joconde de Léonard de Vinci, par Marcel Duchamp. Créée en 1919, sa Joconde, L.H.O.O.Q., reproduit sur carte postale le tableau de Léonard de Vinci où Duchamp a ajouté une moustache et d’une barbiche au crayon. Ce geste parodique suffit-il à faire de la Joconde de Duchamp une oeuvre originale ? Au regard du droit actuel, rien n’est moins sûr. On peut douter que l’apposition d’une moustache et d’une barbiche soit constitutive d’originalité, si ce n’est dans la démarche de l’artiste - une idée, donc, non-protégeable. On le sait, le geste de Marcel Duchamp s’inscrit dans une critique de la dévalorisation de l’oeuvre due à la pratique de la reproduction, dénonçant sa perte d’aura, mais relève également d’une critique de la « survalorisation » de l’oeuvre d’art. Bon nombre d’artistes ont suivi la voie ouverte par Marcel Duchamp : Philippe Halsman, par exemple, dota également la Joconde d’une moustache, mais une moustache "à la Dalí". Dans l’hypothèse - évidemment absurde - d’une action en contrefaçon des ayants droit de Duchamp à l’encontre de Philippe Halsman, il est certain que la Joconde de Duchamp n’aurait pas été considérée comme originale. Il est d’ailleurs intéressant de noter le décalage existant entre le droit et l’art : l’originalité de l’oeuvre de Duchamp résulte bien, à l’inverse du droit d’auteur, de la prise en compte de l’intention artistique.
Autre grande figure du XXe siècle, Andy Warhol utilisa également le portrait de la Joconde, dont il tira toute une série en 1963. Les sérigraphies de Warhol reprennent le tableau entier, comme dans Thirty are better than one, ou bien combinent une vue complète du tableau avec la tête de Mona Lisa et le haut du buste (Four Mona Lisa), ou encore, dans Mona Lisa, assemblent les deux et ajoutent des plans rapprochés des mains. Dans tous les cas, l’artiste utilise les couleurs de base employées pour la sérigraphie. Le juge pourrait déceler l’originalité dans l’assemblage et le positionnement des portraits, dans l’intensité des couleurs, dans l’impression d’ensemble qui leur est tout à fait particulière. Pourtant, le degré d’originalité est ici relativement faible : les éléments formels des Mona Lisa de Warhol sont bel et bien empruntés à la Joconde de Léonard de Vinci. La protection du droit d’auteur ne pourrait alors porter que sur une reprise complète de l’assemblage de Warhol. D’où une protection plus faible, ces oeuvres procédant de l’utilisation d’une technique spécifique (répétition, images sérigraphiques, couleurs criardes).
Roy Lichtenstein, lui, est connu pour ses tableaux figurant des personnages - Donald Duck, Mickey – et des images de bandes dessinées. Si l’artiste emprunte des "éléments caractéristiques originaux", il leur fait subir des transformations souvent discrètes, d’où une différence moins évidente entre l’oeuvre préexistante et l’oeuvre seconde. Dès lors, les reprises de Lichtenstein constituent plus des détournements que des copies proprement dites. Quelle serait l’attitude du juge devant apprécier l’originalité de telles oeuvres ? La comparaison des éléments caractéristiques originaux entre le modèle et sa "copie" conduirait certainement au constat d’une originalité réduite, voire inexistante. Dans l’hypothèse d’emprunt d’éléments formels à l’une des oeuvres de Lichtenstein, il semble peu probable que la contrefaçon soit admise. Le constat par le juge d’une oeuvre à faible originalité conduira probablement à une protection moindre.
Une fois encore, on constate, en matière d’art contemporain comme dans bien d’autres domaines, que l’étendue de la protection du droit d’auteur dépend largement du degré d’originalité de l’oeuvre.
Nadia Walravens
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