La Gazette Drouot
Un bureau-canapé-meuble de rangement
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La ligne claire
Paul Dupré-Lafon ? Non, Michel Roux-Spitz ! Cet architecte a doté de la même rigueur élégante que ses immeubles cet ensemble de bureau... qu’il a finalement utilisé.

Adjugé 100 375 euros frais compris.
Michel Roux-Spitz (1888-1957), bureau-canapé-meuble de rangement en bois laqué Duco chocolat et laiton verni, 78 x 303,5 x 157,5 cm ; accompagné de son fauteuil et d’une lampe de Jean Perzel en métal doré.
Mercredi 31 mars 2010, salle 5-6
Drouot Richelieu. Camard & Associés SVV.

Voici un meuble qui résume à lui seul la patte de son concepteur : monumental sans être ostentatoire, fonctionnel, tout en étant confortablement accueillant. Nous sommes en 1930, quand l’architecte Michel Roux-Spitz présente au Salon des artistes décorateurs, où il expose depuis 1926, ce Bureau de l’administrateur en laque tête-de-nègre. L’année suivante, il l’installera pour son propre usage dans sa toute nouvelle agence, aménagée dans le groupe d’immeubles qu’il vient d’achever avenue Henri-Martin, à Paris. Lui-même et ses cinquante collaborateurs pénètrent là par le 33 de la rue Octave-Feuillet, la luxueuse bâtisse occupant tout un îlot. C’est que les affaires marchent bien pour Roux-Spitz ! "On ouvrait un chantier par jour", rapporte l’ouvrage publié sur l’architecte en 1983, aux éditions Mardaga. Simon Texier, dans son Dictionnaire des architectes, renchérit : "Michel Roux-Spitz occupe une place centrale dans le débat architectural français entre 1925 et 1950." Sa recette ? Embrasser la modernité et les mutations des techniques constructives, tout en préservant un certain héritage rationaliste français. Bref, chantre d’une architecture équilibrée, Roux-Spitz est le porte-drapeau d’une modernité classique, qui refuse le conformisme de la tradition comme la radicalité de certaines avant-gardes, Le Corbusier en tête. Originaire de Lyon, où il a été l’élève de Tony Garnier, il se montre perméable aux théories d’Auguste Perret, qui mettent notamment l’accent sur l’affirmation structurelle des bâtiments. En 1920, il remporte le grand prix de Rome, mais abrège d’un an son séjour à la villa Médicis, ennuyé par les exercices obligés de relevé de monuments. Dès 1925, l’immeuble de rapport qu’il érige rue Guynemer impose sa signature dans le paysage parisien. La façade dépouillée à ossature en béton armé, sur laquelle est agrafé le parement de pierre polie – un mode de fixation en bronze «suivant la méthode employée dans l’Antiquité à Rome", prouvant que le séjour romain n’a pas été totalement vain –, est tout juste animée par les bandes de fenêtres horizontales et une colonne vertébrale formée par l’empilement des bow-windows à trois pans. Cette grammaire posant l’archétype de l’architecture bourgeoise moderne de l’entre-deux-guerres va faire école... Il ne faudrait cependant pas réduire l’apport de Roux-Spitz aux quelques immeubles parisiens qui ont assuré sa renommée, «mais qui sont peu de choses en face de l’ensemble de sa production», relève l’introduction de la monographie des éditions Mardaga. Prolixité et diversité sont aussi et entre autres ses caractéristiques. Mais, revenons à notre mobilier. Si Roux-Spitz rentre dare-dare à Paris à la fin de l’année 1923, c’est qu’il est désireux de participer à l’événement du moment, la fameuse Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925. L’architecte en chef de la manifestation, Charles Plumet, va lui confier la décoration du hall d’attente du ministère des Beaux-Arts et celle du hall de la collection et de la galerie d’art d’Une ambassade française, où oeuvrent également Chareau, Mallet-Stevens et d’autres grands noms de la période. Roux-Spitz décroche ainsi un prix – et une clientèle aisée, qui va lui commander des aménagements intérieurs. Pour cette dernière, il imagine des meubles""construits en architecte, aux plans rigoureusement simples, aux surfaces unies, aux couleurs austères, mais point privés pour autant de tout facteur ornemental". Une définition qui colle à la laque de notre bureau ! Le dos du canapé aligne une grille de tiroirs aux horizontales soulignées par les longues prises en laiton, la sévérité étant adoucie par la courbe refermant le meuble, véritable clin d’oeil à son immeuble construit en 1929 au 36, boulevard des Italiens, pour Ford. Si ce dernier, conçu comme une enseigne lumineuse géante, a subi l’outrage du temps, notre bureau a pour sa part conservé intact tout son chic...
Sylvain Alliod
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