La Gazette Drouot
Une toile de Riopelle
Un coup de couteau

Il compte parmi les figures marquantes de l’abstraction.
L’occasion nous est donnée de retrouver un style et un personnage, Jean-Paul Riopelle. Sans modération.

Il était de toutes les guerres picturales. Quel que soit le continent, Jean-Paul Riopelle a participé à l’évolution de la peinture du XXe siècle. De l’automatisme à l’abstraction lyrique, en passant par le surréalisme, ce natif de Montréal a fait bien du chemin pour trouver sa propre voie. Les hésitations, il en a connues dès le début de ses études, puisqu’il s’embarque tout d’abord à l’École polytechnique, en 1941, avant de s’inscrire un an plus tard aux beaux-arts... pour peu de temps, jugeant rapidement l’enseignement trop académique. Étape suivante, l’École du meuble, à Montréal. La bonne a priori, puisqu’il obtient son diplôme et, surtout, parce qu’il y rencontre un homme qui va changer sa vie et sa conception de l’art, Paul-Émile Borduas. Le jeune Riopelle considérait jusqu’alors la peinture comme un passe-temps. Il dessinait depuis son plus jeune âge, notamment le week-end en compagnie d’un peintre engagé par son père. Restreint à des paysages somme toute classiques, Riopelle va aborder au contact de Borduas tout un pan inconnu de la peinture, l’abstraction. Durant la guerre, plusieurs artistes européens viennent se réfugier en Amérique, certains musées envoient des chefs-d’œuvre en sécurité à Montréal... autant de possibilités d’entrevoir un art nouveau pour le Canadien, qui découvre André Breton et Fernand Léger. Dès cette époque, il adhère au groupe des automatistes créé par son ancien professeur, qui prône une écriture spontanée et une approche surréaliste, et signe le Refus global, manifeste contre la société traditionnelle. Après une visite des plus instructives dans un New York en pleine révolution artistique, menée par Jackson Pollock et Willem de Kooning, Jean-Paul Riopelle s’installe en France. Nous sommes en 1947 ; Paris est un incroyable foyer artistique mêlant des artistes de toutes origines, qui partagent le même désir de changement au lendemain d’une guerre des plus meurtrières. La peinture abstraite était un art dégénéré pour les nazis, elle devient naturellement un symbole de liberté pour leurs survivants. À côté de l’abstraction géométrique, se développe ainsi une abstraction dite «lyrique», sous la conduite de Mathieu, Wols, Hartung, Zao Wou-ki, Bryen ou Atlan.
laboureur
Estimation : 200 000/250 000 euros.
Jean-Paul Riopelle (1923-2002), Vergers, 1966, huile sur toile, 97 x 130 cm.
Cannes, dimanche 30 octobre. Cannes Enchères SVV. M. Willer.
Riopelle participe à la première exposition du groupe, en décembre 1947 à la galerie du Luxembourg. Mais, entre surréalisme et abstraction lyrique, le Québécois va finalement choisir le «all-over» américain. Une évolution naturelle, qui n’a rien d’un pied de nez envers l’école de Paris. Il recouvre l’ensemble de la surface de sa toile de matière directement sortie du tube, déposée au couteau en couches successives afin de travailler de manière franche et ordonnée sur les effets de couleur et de relief. Si la manière a changé, le sujet reste le même : le paysage. Le «bûcheron canadien», comme le surnommait André Breton, est fidèle à ses origines et à son amour de la nature. Dans nos Vergers, peints en 1966, les lignes noires symbolisant les arbres rompent l’ordonnance du réseau mosaïqué ; les branches s’élèvent et protègent l’ensemble des tracés colorés et minuscules parcelles, comme autant de fruits. Bref, une peinture de sensations – et c’est bien le plus important pour celui qui puisait son inspiration dans les Nymphéas de Monet et désirait avant tout transmettre sa force créative et spirituelle. Au cours des années soixante, ses liens avec le Canada, où il expose beaucoup, se resserrent fortement. Il se fait construire une maison dans les Laurentides et finira sa vie au Québec, entre Sainte-Marguerite et l’Isle-aux-grues, admirant les couchers de soleil, chassant et peignant les oies migratrices. Une vie en osmose avec la nature ; une œuvre aussi.
La Gazette Drouot N°36 -21 octobre 2011- Caroline Legrand


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