La Gazette Drouot
Une toile de Artemisia Gentileschi
EN RÉGIONS / Une pièce souveraine à bien des égards

Signé de la première femme peintre à part entière, cet adorable dormeur éveillera l’enthousiasme de bon nombre d’amateurs

Les femmes, exclues des académies, ne peuvent absolument pas, aux XVIe et XVIIe siècles, copier le nu d’après nature. Filles ou parentes d’artistes, elles sont le plus souvent cantonnées dans la représentation de portraits, de compositions florales ou de scènes de genre. Artemisia, fille aînée d’Orazio Gentileschi, complice de Caravage et l’un des plus grands peintres de la Rome baroque, apprend ainsi la peinture dans l’atelier familial. Mais, son père porte bientôt plainte contre Agostino Tassi, son jeune et brillant associé, qu’il accuse de l’avoir violée. En réalité, la liaison a duré un an. Après ce scandale retentissant, Artemisia devient difficile à marier. Elle en profite donc pour s’émanciper, déménageant à Florence où elle épouse Pietro Antonio Stiattesi, un peintre au talent modeste, mais qui peut signer pour elle les contrats de commande. On connaît bien aujourd’hui la vie de l’artiste grâce au film d’Agnès Merlet et à la biographie d’Alexandra Lapierre. Pensionnée par Cosme II de Médicis, Artemisia intègre la très prestigieuse et très masculine Accademia del Disegno, une exception pour cette institution florentine. C’est le début d’une carrière fulgurante au rayonnement européen, qu’a éclairée une exposition organisée en 2012 au musée Maillol, à Paris. Revenue un temps à Rome, l’artiste systématise le clair-obscur caravagesque. Les compositions aux cadrages resserrés sont traitées dans un réalisme cru et immédiat. Femme de caractère à la vie tumultueuse, Artemisia se lie avec le peintre Simon Vouet, le compositeur Monteverdi et le célèbre physicien Galilée, avec lequel elle entretiendra une longue correspondance. Les grands d’Europe convoitent ses tableaux, notamment les rois Louis XIII en France et Philippe IV en Espagne. Après un séjour à la cour de Charles Ier d’Angleterre, elle s’installe aux environs de 1640 à Naples, où elle finira ses jours. Ce cuivre, un support rare dans la production d’Artemisia Gentileschi, a d’ailleurs justement été peint à cette époque ; jouissant du plus vif succès, elle dirige alors un important atelier. Jusqu’à sa redécouverte, l’an passé, au coeur d’un inventaire d’une succession régionale, le tableau n’était connu que par deux gravures. L’une, signée de l’anversois Pieter II de Jode (1606-1674), porte l’inscription «Artemisia Gentilesca pinxit Napoli», comme la signature de notre tableau. Quant à la seconde, datée 1640, elle est l’oeuvre de Jean Ganière (vers 1615-1666), un graveur et marchand d’estampes parisien. La composition, dénuée d’emphase, fait référence au Cupidon endormi peint en 1608 par Caravage, qu’Artemisia a sans doute admiré durant sa période florentine au palais Pitti. Le chérubin, loin d’être montré comme une figure idéale, est présenté sous forme d’un bambin rondelet. S’abandonnant dans les bras de Morphée, il dort la bouche ouverte, dans une pose tout à fait nonchalante. La lumière délicatement modelée cisèle le visage grassouillet, qui repose sur un coussin verdâtre. Adoucissant les contours, elle atténue aussi un peu la crudité du nu, à l’évidence observé d’après un modèle vivant.
Des qualités de naturel et de simplicité qui font d’Artemisia Gentileschi une artiste majeure du courant caravagesque.

vuillard

Artemisia Gentileschi (1593-1652), Enfant endormi, cuivre,
signé et localisé à gauche
«Arte GentilescA./Fecit. Napo», 12,5 x 17 cm.

QUAND ?
Samedi 30 mai 2015

OÙ ?
Le Mans. Isabelle Aufauvre SVV.
Cabinet Turquin.

COMBIEN ?
Estimation : 15 000/25 000 euros

La Gazette Drouot n° 20 du vendredi 22 mai 2015 - Chantal Humbert


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