La Gazette Drouot
Les deux ch�vres
Dans le chemin de la fortune

Lequel de nos deux quadrupèdes aura le dernier mot ? Réponse dans quelques jours pour ce groupe réalisé par la maison Falize, d’après une fable de Jean de La Fontaine.

Le 1er mai 1907, quand s’ouvre au Grand Palais le Salon des artistes français, notre groupe attire déjà les regards et les commentaires. “Les deux petites chèvres, ciselées dans le marbre, pourrait-on dire, nerveuses, entêtées, étroitement enchevêtrées des cornes et des pattes, et luttant sur un précipice, figuraient l’une des plus ravissantes pièces de la collection. Le marbre allongeait ses zones colorées, d’un brun à peine violacé, et laissait de-ci, de-là, paraître la touche claire d’une roche ou d’une chevrette [...] La nappe fraîche du torrent était rendue par l’effet magique d’un cristal aux clairs frisselis, sous lequel les églantiers d’argent et les bas-reliefs d’ancolies venaient dérouler leur décor d’ornements.” Difficile de faire plus lyrique ! Et dire que notre chroniqueur avait encore de quoi s’ébaudir avec les six autres groupes de la maison Falize qui l’accompagnaient, inspirés eux aussi des Fables de La Fontaine, parmi lesquels Le Renard et la cigogne, Le Rat et l’huître, Le Coq et la perle !
À la mort de leur père, Lucien Falize, en 1897, André (1872-1936), Jean (1874-1943) et leur cadet Pierre (1875-1953) reprennent les rênes de cette maison parisienne de bijouterie et d’orfèvrerie fondée par leur grand-père Alexis, en 1838. Fidèles à l’héritage paternel, les trois frères participent aux expositions nationales et internationales avec des oeuvres sculptées inspirées de la nature, qui leur valent une belle réputation et d’importantes commandes. Citons simplement les joyaux de la couronne du roi Pierre Ier de Serbie, en 1904, la couronne de la reine Marie de Roumanie, en 1922, et quelques épées d’académiciens. La maison Falize fermera néanmoins ses portes en 1936... C’est en février 1691, dans le Mercure Galant, que paraît notre fable contant l’histoire de deux chèvres que la curiosité et l’appétit poussent à aller voir si l’herbe est plus verte “vers des endroits du pâturage les moins fréquentés des humains”. Jean de La Fontaine s’est inspiré d’un récit de L’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. Mais si chez l’auteur latin, nos deux bêtes trouvent un accord pour franchir le pont – l’une se couchant pour laisser passer l’autre sur son dos, montrant ainsi l’intelligence chez les animaux –, sous la plume du poète français, elles illustrent en revanche la sottise humaine. La Fontaine n’hésite pas, en parlant de nos deux aventurières s’avançant nez à nez, à faire référence à Louis Le Grand et à Philippe Quatre pénétrant dans l’île de la Conférence. Comprenez l’île des Faisans, sur la Bidassoa, où se tinrent les conférences pour la Paix des Pyrénées, le 7 novembre 1659 et où, le 6 juin de l’année suivante, Philippe IV, père de Marie-Thérèse, rencontra son gendre Louis XIV, trois jours après le mariage par procuration du souverain français avec l’infante d’Espagne... Fénelon, précepteur du duc de Bourgogne, donna notre fable comme sujet de composition latine à son jeune élève, car, dit-on, il l’appréciait à sa juste valeur. Bien que capricieux et violent, l’enfant ne réussit toutefois pas à faire devenir chèvre son illustre professeur. Nous voilà rassurés !

falize

Falize Frères (1897-1936), en collaboration avec Gustave Hierholtz et Pierre Falize, sculpteurs,
Les Deux Chèvres, argent, marbre et cristal, 39 x 49 x 26,5 cm.

QUAND ?
Mercredi 30 avril 2014

OÙ ?
Salle 6 - Drouot-Richelieu.
Tessier & Sarrou et associés SVV. Mme Badillet

COMBIEN ?
Estimation : 30 000/50 000 euros

La Gazette Drouot n°16 du vendredi 25 avril 2014 - Claire Papon


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