La Gazette Drouot
Un vase en pâte de verre
À PARIS / Métamorphoses

Par le miracle de la vie de sombres têtards deviennent de resplendissantes grenouilles, et par celui de l’alchimie des matériaux, la pâte de verre émerge des aléas du feu du maître verrier

Les années 1910 exhalent pour François Émile Décorchemont (1880-1971) un parfum de travail.
Conscient des enjeux de la modernité, et que sa génération de créateurs doit écrire une nouvelle page de l’histoire de l’art, il œuvre à l’élaboration d’une nouvelle technique : la pâte de verre épaisse. Connue depuis l’Antiquité, née du coulage du verre chaud dans un moule, la pâte de verre, oubliée, sera redécouverte par Henry Cros, qui, non satisfait de la fragilité de la cire, cherchait un nouveau matériau pour sa statuaire.
Dans son sillage, des maîtres verriers iront plus loin. Décorchemont est de ceux-là. Alchimiste de la couleur, il explore ce matériau nouveau et joue de ses nuances. Perfectionniste, voulant donner à son œuvre puissance et volume, épaisseur et transparence, il expérimente à partir de 1909 un procédé de moulage dérivé de celui de la fonte du bronze à la cire perdue, et obtient une matière plus épaisse et, surtout, translucide. Selon Véronique Ayroles, auteur de l’ouvrage François Décorchemont, maître de la pâte de verre (Norma éditions/Les Arts décoratifs), «Les premiers “vases épais nouvelle matière“ sont obtenus en février 1912 après deux années de recherches empiriques». La critique s’enthousiasme, les collectionneurs sont plus dubitatifs. Malgré la multitude des étapes que cette technique requiert et son extrême lenteur d’exécution, l’homme est heureux : c’est l’heure de tous les possibles, cette année 1912 sonne une certaine consécration. En septembre, il intègre le Salon d’automne et se voit tout de suite présenté comme l’un des artistes les plus réformateurs et les plus avant-gardistes de son temps. Il imagine des boîtes couvertes, des coupes et des vases aux compositions complexes et d’inspiration japonisante, dont les motifs sculpturaux permettent des effets de haut-relief. Les espèces végétales et animales l’enchantent et lui offrent un répertoire inépuisable où s’inspirer. Ainsi, son atelier de Conches ressemble à un cabinet de curiosités, avec ses incroyables collections de plantes ornementales et d’insectes rares. François Décorchemont affectionne tout particulièrement les serpents pour leur peau luisante, les poissons pour leurs écailles scintillantes et, bien sûr, les scarabées. Profondément naturaliste, il sait trouver la beauté dans les effets de leur carapace et en parfait entomologiste, il fixe dans ses verreries l’étendue de ses connaissances. Impossible de confondre un scarabée sacré de son cousin germain élatère ! En 1913, il moule le vase «gros scarabées, modèle 48», diffusé jusqu’en 1920 et dont sept exemplaires sortiront de ses fours. Il en reprendra la forme ventrue en 1914, lorsqu’il imagine le vase aux «six grenouilles», qui sera édité à quatre exemplaires. Le fond joue ici de la couleur verte, qui lui sied à merveille. À défaut d’entendre le clapotis de l’eau, on peut se plaire à imaginer le coassement des petites bêtes fétiches du verrier, posées près du bord, comme elles le sont sur celui de l’étang. De quoi devisent-t-elles ? Du prix pour atteindre le prochain virage.

vase

François Émile Décorchemont (1880-1971),
vase en pâte de verre polychrome, modèle «vase six grenouilles», h. 14, diam. 17 cm.

QUAND ?
Vendredi 29 avril 2016


OÙ ?
Salle 7 - Drouot-Richelieu.
Leclere SVV. M. Roche


COMBIEN ?
Estimation : 30 000/35 000 €

vase
Détail
La Gazette Drouot n°16 du vendredi 22 avril 2016-Anne Doridou-Heim


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp