La Gazette Drouot
Une miniature de Jacques-Claude Le Masne
Pointillé sur ivoire

Son auteur est peu connu mais la maîtrise dont il fait preuve dans l’exécution
de cette miniature mérite que l’on se penche sur le cas de cet art délicat. À redécouvrir.

Lisez bien les dimensions de cette oeuvre finement exécutée sous Louis-Philippe. Car il ne s’agit pas d’une grande composition sur toile, dont la nature aurait notamment été révélée par de fins réseaux de craquelures, mais d’une miniature sur ivoire. Peu de temps avant l’apparition de la photographie – qui lui sera fatale –, l’art du petit portrait lance ses derniers feux.
De manière magistrale, comme en témoigne cet autoportrait d’un certain Jean-Claude Le Masne, daté de 1836. La notice biographique dans l’ouvrage de référence de Nathalie Lemoine-Bouchard, Les Peintres en miniature, 1650-1850 (éditions de l’Amateur), est sibylline : “Artiste représenté par une miniature conservée au musée Dobrée, à Nantes. Le date peut être lue 1827 ou 1821”. Elle représente un certain Monsieur de Chatelier. Notre ivoire ajoute un deuxième jalon à l’oeuvre de ce peintre et préciserait son origine nantaise. Il est en effet conservé depuis le XIXe siècle par une famille d’armateurs de cette ville, alors l’un des grands ports de commerce de notre pays. Évidente par contre est la filiation artistique de notre homme : Jean-Baptiste-Jacques Augustin (1759-1832), autodidacte devenu peintre officiel de la cour impériale, en dépit de la préférence de Napoléon pour son rival, Jean-Baptiste Isabey. Il poursuivra sa carrière avec succès sous la Restauration. Jacqueline du Pasquier, auteur de La Miniature, portrait de l’intime (éd. Norma) juge son style “absolument impeccable et parfois un peu froid dans sa grande perfection”, soulignant la pratique “d’un pointillé extraordinairement fin et presque imperceptible”. Concernant cette technique, Mayol explique en 1769 : “C’est un genre de peinture très délicat qui ne se fait qu’à petits points, les uns ronds, les autres longs, d’autres se servent de hachures”...

miniature
Estimation : 1 500/2 000 €.
Jacques-Claude Le Masne (actif au début du XIXe siècle), Autoportrait de l’artiste dans son atelier,1836, miniature sur ivoire, dans son cadre de l’époque en bois doré, 12,7 x 11 cm.
Mercredi 28 novembre, salle 2 - Drouot-Richelieu. Binoche et Giquello SVV. M. Boré.
Notre habile miniaturiste s’est représenté avec quelques-uns des instruments de son art, le pupitre d’acajou, un verre d’eau et quelques pinceaux. On notera l’absence de loupe, utilisée par presque tous les miniaturistes, mais qu’ils rechignent à montrer dans leurs autoportraits. Dans ses Lettres sur la miniature parues en 1823, Mansion, élève d’Isabey, relève que “la loupe sera nécessaire pour donner à votre ouvrage le fini convenable et pour toucher juste certaines parties de la tête et quelquefois des accessoires”. Il avertit cependant qu’il faut s’en servir “le plus rarement possible ; ce que l’on fait sans loupe est toujours peint plus grassement et avec plus d’harmonie : prenez pour règle de n’y avoir recours que lorsque vos yeux ne vous indiqueront plus rien à faire”. L’espace de travail de Le Masne est rigoureusement organisé. Déjà en son temps, Nicholas Hilliard (1547-1619) – miniaturiste anglais à la cour d’Elisabeth Ire, dans une capitale du royaume réputée pour sa saleté et sa pollution –, insistait sur la méticuleuse propreté nécessaire à l’exercice de son art. La généralisation de l’usage de l’ivoire en France revient à un Suédois, Pierre Adolphe Hall (1739-1793). À son arrivée à Paris, en 1766, il est introduit dans le milieu artistique par un compatriote, le portraitiste Alexandre Roslin (1718 - 1793). Hall a l’idée d’utiliser des plaques d’ivoire particulièrement fines, leur transparence conférant une grande luminosité aux teintes et aux carnations. Diderot, qui n’aimait pas la miniature, fait cependant l’éloge de Hall dans son Salon de 1771 : “Je le regarde comme un Van Dyck dans son genre”. L’artiste innove également par sa technique, délaissant le pointillé de ses prédécesseurs et contemporains au profit d’une touche large, renforcée par des traits de gouache. Une leçon non retenue par Jacques-Claude Le Masne, qui préfère avoir recours au pointillé, dont il fait un usage magistral pour son autoportrait emprunt d’une grande sensibilité. Il faut aussi relever l’extrême qualité du rendu des veines de l’acajou et du fond, traité à la façon de l’écaille ou d’une loupe de bois. Comme quoi les chefs-d’oeuvre n’ont pas toujours besoin d’un auteur connu pour s’imposer.
La Gazette Drouot n° 41 - 23 novembre 2012- Sylvain Alliod


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp