La Gazette Drouot
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Coup de coeur - Une toile de Joan Mitchell
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Joan Mitchell peintre de lumière
Incandescente, cette peinture de l’artiste américaine figure dans la collection de Jean Fournier, son galeriste attitré, dispersée dans quelques jours.

Adjugé : 2 586 000 €.
Joan Mitchell ( 1926-1992).
Salut Sally, 1970,
huile sur toile, 260 x 195 cm.
Hôtel Dassault, samedi 28 octobre 2006.
Artcurial - Briest - Poulain - Le Fur - F. Tajan SVV.

Magmas de couleur renforcés de blanc, coulures, touches diaphanes à peine colorées de tendres pastels... Joan Mitchell utilise toutes les techniques de l’expressionnisme abstrait pour cette oeuvre de lumière concentrée. Fidèle aussi aux figures tutélaires qu’elle s’était choisies, Cézanne, Matisse et Van Gogh. Durant son enfance à Chicago, lorsque son père l’emmène à l’Art Institute, elle est frappée par la densité lumineuse des peintures de Matisse, puis elle s’enchante de Cézanne, de cette incomparable sensation de la nature, où elle-même puise toute son inspiration. Vient enfin Van Gogh, le maître coloriste qui vit pleinement dans ses toiles, hymnes de joie et de souffrance, expressions lyriques d’un émoi individuel. En 1947, Joan Mitchell, fraîchement diplômée de l’Art Institute de sa ville natale, arrive à New York, lorsque Pollock, de Kooning et Gorky révolutionnent la manière de peindre. Intéressée, mais pas convaincue, elle part pour Paris, puis au Lavandou, avant de revenir à la fin de 1949. Elle se joint alors au groupe de Ninth Street, qui compte entre autres Franz Kline, Philip Guston et Willem de Kooning, expose avec eux. Mitchell est vite reconnue comme une artiste à part entière. Dotée d’un caractère bien trempé, financièrement indépendante, elle préfère travailler dans la solitude. À partir de 1955, Paris, puis Vétheuil sont ses lieux de résidence et de création, là où elle peut mûrir les leçons de l’Action painting, auxquelles elle sera toujours fidèle. Son oeuvre transmet son regard, les personnes et les lieux fixés dans sa mémoire, sans cesse retravaillée. "C’est une image, une image réelle, explique-t-elle à Henri Michaud, le mouvement est immobilisé, comme un poisson pris dans la glace." Dans cette toile peinte en hommage à sa soeur Sally, les images de leur parcours commun sur les bords du lac Michigan – le soleil sur l’eau, le bleu profond du lac en été, les frisottis de glace bordant ses rives au début de l’hiver, bref, toutes les couleurs de la nature en toutes saisons – affleurent la toile, s’incrustent avec la force de l’émotion. Joan Mitchell parvient avec économie de moyens et sûreté du geste à exprimer la joie teintée de nostalgie, une Arcadie perdue. Le tableau a été peint à une époque où l’artiste se confronte au deuil, à ses propres peurs de la mort."Peindre est l’opposé de la mort. C’est ce qui permet à quelqu’un de survivre", dit-elle. Ses oeuvres constituent une élégie lumineuse d’un passé rêvé, d’autant plus précieux qu’il est révolu, ou peut-être parce qu’il n’a jamais existé. Peu de temps avant sa mort, Joan Mitchell gardait un poème de Rilke : "De tes yeux (...) tu lèves lentement un arbre noir et le places sur le ciel, [...] et tu as créé le monde. Ainsi, il se profile immense, comme un mot qui mûrit en silence (...) tendrement, tes yeux le laissent partir".
Anne Foster