La Gazette Drouot
Photographies de la famille Deburau
EN RÉGIONS / Au temps du romantisme

Des photographies et des souvenirs inédits provenant de la famille Deburau mettront bientôt en scène
des divertissements parisiens à la fin du XIXe siècle. Spectaculaire.

Sous la Restauration, les flâneurs déambulent sur les grands boulevards, Y’a tant de choses à voir […] On n’a qu’à choisir au hasard ! Les régalant de mélodrames, le boulevard du Temple se transforme en boulevard du crime, Frédérick Lemaître adoptant la mine dépenaillée de Robert Macaire. Quant à Deburau, il joue des numéros facétieux, issus de l’arlequinade italienne. Jean-Louis Barrault l’a brillamment interprété dans Les Enfants du paradis de Marcel Carné, livrant là une de ses plus belles performances. La troupe des Deburau, des saltimbanques originaires de Bohême, est engagée en 1817 aux Funambules. Après deux ans d’acrobaties foraines, elle reprend la route, sans Jean-Gaspard (1796-1846), le plus jeune. D’abord machiniste, celui-ci doit, un soir et au pied levé, remplacer le Pierrot en titre, l’illustre Blanchard. Son jeu, sa longue figure maigre suscitent aussitôt un immense fou rire : Baptiste est né. Fort de son succès, il emprunte aux palefreniers et aux cochers leur ample souquenille servant à panser les chevaux. Du costume de Pierrot, il renonce au large chapeau ainsi qu’à la fraise-collerette. Pour accentuer son allure mélancolique, il coiffe son visage bien enfariné d’un serre-tête noir, comme l’a immortalisé un portrait d’Auguste Bouquet (autour de 500 euros). Le cou dégagé, libre de ses mouvements, Baptiste apparaît comme un pantin désarticulé. Un habit de scène en gros coton, oublié depuis près d’un siècle dans un grenier d’une propriété normande, pourra aujourd’hui séduire un amateur à partir de 200 euros. Deburau triomphait ainsi tous les soirs dans le rôle d’un niais au calme légendaire. Ne dit-on pas «être tranquille comme Baptiste» ? L’homme n’était toutefois pas aussi placide que son personnage. Tandis qu’il se promenait avec sa famille, en mai 1836, sur la colline de Belleville, il subit des insultes et des moqueries d’un apprenti ouvrier enivré : à bout de patience, Deburau abat sur lui sa canne à épine, si violemment que le jeune homme en meurt. Emprisonné à Sainte-Pélagie, il fut jugé et acquitté pour légitime défense. La canne, témoignage du coup d’éclat de notre Gilles silencieux, est avancée entre 100 et 150 euros. À son décès, dix plus tard, son fils Charles (1829-1873) poursuit aux Funambules le jeu et le style paternels, qui marient sublime et grotesque. Profitant de la notoriété du mime, Nadar et son frère Adrien Tournachon en dressent plusieurs études d’expression. Elles doivent promouvoir leur atelier photographique à l’Exposition universelle de 1855. Le succès est tel qu’elles sont récompensées d’une médaille d’or. Notre tirage, qui appartient à cette série, représente Charles Deburau escaladant une porte-fenêtre et montrant une enveloppe adressée «à monsieur Cassandre, Receveur général». Semblable à l’épreuve conservée au musée d’Orsay, il en diffère par une dédicace. Datée du 14 novembre 1856, elle fut écrite au moment où Charles Deburau s’associe à Petitjean, dit Saint-Albin, ancien régisseur de l’Opéra-Comique. Le tirage est encore adressé à l’acteur Henry Monnier, créateur du fameux Monsieur Prudhomme. Au final, cette collection recrée une facette distrayante d’un XIXe romantique, que reprendra avec bonheur le mime Marceau.

pierrot

Félix Nadar (1820-1910) et Adrien Tournachon (1825-1903),
Pierrot enjambant une porte-fenêtre, tirage d’époque, signé Nadar jeune,
1854-1855, 23,7 x 17,9 cm.

QUAND ?
Dimanche 28 juin 2015

OÙ ?
Évreux. Hôtel des ventes d’Évreux SVV.
Cabinet Elvire et Pierre Poulain.



COMBIEN ?
Estimation : 8 000/ 10 000 euros

La Gazette Drouot n° 24 du vendredi 19 juin 2015 - Chantal Humbert


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