La Gazette Drouot
Un portrait de Anne Vallayer-Coster
EN RÉGIONS / Adorable rêveuse

Un touchant portrait, inédit sur le marché, aguichera prochainement bon nombre d’amateurs. Une pièce souveraine, à bien des égards...

Depuis l’Antiquité elle fascine l’Occident, comme l’a illustré une exposition ambitieuse orchestrée par Jean Clair au Grand Palais, en 2006. Chaque époque lui apporte un visage, faisant de cet état un reflet de la société. La mélancolie, donc, est généralement montrée sous les traits d’un personnage plongé dans la méditation, regard perdu, tête penchée et appuyée au creux de la main. La Renaissance humaniste, nourrie de philosophie aristotélicienne, lui attribue les expressions du génie créateur. Puis le XVIIIe siècle en fait une délicieuse rêverie : douce et langoureuse, elle annonce le romantisme, à l’exemple de notre tableau, qui aurait pu inspirer à Musset l’une des héroïnes d’À quoi rêvent les jeunes filles ? Provenant d’une succession régionale, il est l’oeuvre d’Anne Vallayer-Coster, fille d’un orfèvre aux Gobelins, reçue en 1770 à l’Académie comme peintre de natures mortes ; très appréciées de Diderot, ses compositions éminemment décoratives charment autant par leur raffinement que par leur harmonie. L’artiste expose au salon de 1779 un portrait de jeune vestale, qui lui vaut l’admiration et la protection de Marie-Antoinette. Devenue chef du cabinet de peinture de la reine, Anne Vallayer lui enseigne le dessin. Dans l’entourage lorrain de la souveraine, l’artiste rencontre Jean-Pierre Sylvestre Coster, avocat au parlement et receveur général, qu’elle épouse en 1781. Signant désormais sous un double nom, elle reçoit des commandes de nombreux notables, à l’instar du chevalier Accoyer, appartenant à la maison de Monsieur, futur Louis XVIII. Pour embellir son hôtel particulier, rue de La Tour-d’Auvergne, il achète l’effigie de la vestale, alors dans les collections de la reine, et commande à l’artiste ce pendant, daté 1784. Également titré Mélancolie, il fut longtemps considéré disparu. Une gracieuse jeune femme brune, vue de face, les yeux levés, soutient sa joue de la main droite ; le coude reposant sur un livre, elle laisse vagabonder son esprit. Sa tenue, influencée par le style “à la grecque”, reflète la mode simple et naturelle de Trianon et peut être rapprochée d’un portrait d’Élisabeth de Bouhébent, soeur de l’artiste et fervente coquette. À quoi, à qui songe notre belle rêveuse ? Eh bien, vous ne le saurez pas... puisque “ses maux et ses plaisirs ne sont connus que d’elle”, comme l’indique une inscription apposée sur la colonne. Extraite de l’Épître à Schowaloff de Jean-François de La Harpe, elle dit au spectateur tout le plaisir qu’on trouve dans la solitude pour y méditer, y rêvasser. Sans rien dévoiler de son mystère, le tableau entre, sous la Restauration, dans la collection Moreau-Chaslon, puis appartiendra à Alfred Sussmann, banquier et grand amateur du XVIIIe. Acheté 25 100 francs par les frères Jonas en mai 1922 à la galerie Georges Petit, il devait rester dans la descendance de l’acquéreur. Avec ses atouts et un tel pedigree, gageons que notre belle rêveuse repartira au bras d’un collectionneur enflammé, loin des abîmes sombres de la mélancolie...

?Vallayer-Coster

Anne Vallayer-Coster (1744-1818), Jeune Femme accoudée sur un livre de lecture, 1784,
toile signée et datée, 46 x 38 cm.


QUAND ?
Samedi 28 juin 2014

OÙ ?
Marseille. Marseille Enchères
Provence SVV. Cabinet Turquin.

COMBIEN ?
Estimation : 10 000/15 000 euros

Vallayer-Coster
Détail
La Gazette Drouot n° 24 - Vendredi 20 juin 2014 - Chantal Humbert


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