La Gazette Drouot
Un géant
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Énorme!
Ce colosse, c’est un peu l’Hercule Farnèse en vadrouille chez les Lilliputiens.
Ou comment le mythe du géant croise la littérature et flirte avec la philosophie...
Adjugé 70 680 euros
frais compris .

Charles-Gustave Housez (1822-1880), Capture d’un géant, 1870, huile sur toile, 73 x 90 cm.
Lundi 28 juin 2010, salle 1 – Drouot-Richelieu. Lucien-Paris SVV.
Mais, quelle mouche a donc piqué Charles-Gustave Housez lorsqu’en 1870 il exécute ce sujet ?
Ce peintre d’histoire à la biographie succincte, formé à l’école des Beaux-Arts de Valenciennes, puis à celle de Paris, se signale par ses envois réguliers au Salon. En 1859, il présente Marie-Stuart et Châtelard, une toile conservée au musée Sainte-Croix de Poitiers. On note, conservée à Reims, une Psychée évanouie et, sur le marché des ventes publiques, quelques rares toiles comme La Mort de Vitellius ou des sujets plus contemporains, La Petite Fille perdue dans Paris, Intérieur d’une verrerie... Bref, rien de bien original, contrairement à notre tableau. Effectivement, à quelle histoire rattacher notre calme géant, autour duquel s’agite une peuplade miniature passablement excitée ?
Exit la gigantomachie au cours de laquelle les dieux de l’Olympe vainquirent les Titans – nos minuscules emplumés n’ont rien à voir avec Zeus et Athéna. Les récits bibliques peuvent être également exclus, aussi bien ceux concernant les habitants de la Terre promise avant l’arrivée de Moïse que le fameux combat d’un certain Goliath. Ne nous égarons pas plus du côté des mythes scandinaves, germaniques ou même précolombiens, le géant ayant la particularité de se retrouver sous diverses latitudes et à toutes les époques. Hérodote en évoque déjà un, qui aurait été l’un des premiers rois dieux d’Égypte. Par leur taille démesurée, ces êtres, souvent présentés comme les premiers habitants de notre planète, personnifient aussi bien la force brutale de la nature qu’un ancêtre protecteur incarnant un âge d’or perdu. Au XVIe siècle, les sources du Gargantua de Rabelais sont médiévales. Le géant est issu d’une lignée créée par Merlin l’enchanteur et, au fur et à mesure de l’avancement du récit, le héros rabelaisien ripailleur devient un symbole d’humanité sage et forte. Un chemin équivalent sera suivi par son fils, Pantagruel, plutôt porté sur la boisson, mais de plus en plus s’absorbant dans la morale et la philosophie.
En 1726, un pamphlétaire irlandais, Jonathan Swift, transforme Gulliver, un chirurgien naval, en géant au royaume des Lilliputiens, ou en minuscule nain au pays de Brobdingnag. Les différences d’échelles nourrissent la satire contemporaine, où les guerres et les comportements humains apparaissent d’autant plus dérisoires qu’ils sont nourris par des ambitions et une rhétorique démesurées. En 1781, dans sa Découverte australe, Restif de La Bretonne joue également des variations d’échelle pour décrire la quête d’une société idéale au cours d’un voyage aérien. La même année, paraît de manière posthume l’Essai sur l’origine des langues de Rousseau, où la naissance du mot géant est expliquée par une erreur de perception de l’homme sauvage, qui, effrayé, voit ses congénères "plus grands et plus forts que lui-même". Dans notre tableau, tout est également question de relativité. A-t-on affaire à un géant parmi les hommes, ou à un homme entouré de petits êtres ? Il ne s’agit pas de Gargantua, un homme de même taille gisant en arrière-plan sur la crête de la falaise. Les sauvages semblent se battre. Une flèche est même piquée dans la chevelure du colosse. Toute cette agitation le laisse cependant de marbre, comme la sculpture monumentale qui l’inspire, l’Hercule Farnèse.
Nous sommes en 1870. Un clef de lecture pourrait en faire une allégorie de le résistance de la culture académique face aux assauts sauvage de la modernité. Un géant inamovible...
Sylvain Alliod
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp