La Gazette Drouot
Une sculpture de Rodin
Rien qu’un baiser

Battements de coeur assurés ! Un bronze de Rodin tout de grâce et de volupté saluera prochainement le printemps des enchères. Retour sur un chef-d’oeuvre.

Dévoilant l’image d’un second Empire leste, Jacques Offenbach fait cascader dans divers opéras bouffes la vertu des héroïnes. La Belle Hélène ou La Grande Duchesse de Gérolstein, attirant les foules, annoncent le bon temps de la Belle Epoque.
Elles prônent un parti pris de légèreté, comme s’il fallait se dépêcher de vivre, s’empresser de s’amuser. Rythmant insouciance et sensualité, la barcarolle des Contes d’Hoffmann, créés en 1881, célèbre une nuit d’amour bercée de caresses... À cette même époque, la jeune Camille Claudel entre dans l’atelier d’Auguste Rodin comme élève. Le sculpteur est âgé de 44 ans, elle n’en a que 20. Douée et inventive, elle fascine vite son maître. Entre eux naît une passion dévorante, unissant élans amoureux et sculptures. Parmi celles-ci, L’Éternel Printemps, conçu à l’origine pour orner La Porte de l’Enfer, commandée en 1880 par l’État. Destinée au futur musée des Arts décoratifs, l’oeuvre va occuper Auguste Rodin durant près de quarante ans. En référence à La Divine Comédie de Dante, La Porte se veut une grande allégorie des sentiments et des passions humaines. L’Éternel Printemps illustre ainsi le baiser fatal que donna selon la légende Paolo à Francesca da Rimini, épouse de Giancotto Malatesta ; les deux amants, surpris en train de s’embrasser, sont poignardés par le mari, puis jetés en enfer. En représentant les personnages nus, à la différence d’Ingres et de Delacroix, Auguste Rodin leur confère une intemporalité. Dépassant l’anecdote, le sculpteur atteint le grandiose et tend vers un archétype : la damnation des amants ne pourra desserrer l’étreinte voluptueuse les unissant à jamais. La Porte, restée inachevée, est déclinée en groupes distincts présentés au public, parfois fondus en différentes dimensions. Ainsi L’Éternel printemps exposé au salon des artistes français, en 1898, connut-il un succès immense. La maison Barbedienne en réalise aussitôt plusieurs éditions en bronze. Nougayrol, un industriel dirigeant une fabrique de chaussures à Toulouse, grand collectionneur amateur de peintures et de sculptures, achète notre exemplaire au début du XXe siècle. Provenant de la descendance familiale, celui-ci est inédit sur le marché. On se souvient qu’une version semblable du second état, mais une troisième réduction, avait séduit un amateur étranger à hauteur de 231 000 € frais compris, le 6 décembre 2011 à Nantes (Couton - Veyrac - Jamault).

Estimation : 150 000/200 000 euros.
Auguste Rodin (1840-1917), L’Éternel Printemps, bronze, second état, deuxième réduction,
signé Rodin, fondeur Barbedienne, 51 x 65 x 33 cm.

Toulouse, mercredi 27 mars. Primardéco SVV.
Notre tirage, habillé d’une patine superbe, dégage une beauté à la fois limpide et troublante. L’ordonnance équilibrée des volumes, le rythme sinueux de la composition allient habilement naturel et vérité. La figure féminine au corps souple et vigoureux s’inspire en partie du Torse d’Adèle ; réalisé quelques années auparavant en terre cuite, il reproduit Adèle Abruzzesi, un des modèles favoris du sculpteur. Quant à l’homme, il incite sa compagne d’un geste ample et effréné aux délices amoureuses. Notre bronze galant, empreint d’une grande tendresse, se nourrit de la passion ardente d’Auguste Rodin pour Camille Claudel. Avec bonheur, le sculpteur saisit l’élan amoureux du couple, procurant ainsi à la statuette une pureté et une présence inoubliables. Et puis, on aurait presque envie de toucher le groupe tant les figures sont lisses. Nos deux amants, images sublimes d’une grande histoire d’amour, rejoignent au panthéon des passions éternelles d’autres couples mythiques, tels Orphée et Eurydice, Tristan et Yseult.
La Gazette Drouot n° 10 -15 mars 2013 -Chantal Humbert


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp