La Gazette Drouot
Un dessin de Tiepolo
Tiepolo, fervent dessinateur
Honorant la prochaine semaine du dessin, un lavis devrait être porté au pinacle
d’une vente lyonnaise. Poignant et virtuose.
Giovanni Battista Tiepolo, maître brillant du style rococo vénitien, naît dans le quartier populaire de Castello ; inscrit dès 1717 à la corporation des peintres de la Sérénissime, il fait son apprentissage dans l’atelier de Gregorio Lazzarini. Sept ans plus tard, il peint au palais Sandi une première décoration à fresque,
La Force de l’Éloquence. Reprenant la tradition allègre de Véronèse, elle délivre le ton de l’art clair et impétueux de Tiepolo, qui va enchaîner les commandes prestigieuses.
De Venise à Madrid, où il s’éteindra, en passant par l’Allemagne et la Russie, Tiepolo a transporté son talent dans toute l’Europe. Avec une ardeur inépuisable, le décorateur infatigable inscrit aux murs palatiaux, sur les voûtes ecclésiales le témoignage prolixe de son talent. Déferlant dans un véritable déluge de couleurs, les fresques illustrent son inventivité exceptionnelle : pleines de verve, elles célèbrent le sacré, les apothéoses divines ; mettant en scène la vie aristocratique, des formes à l’élégance somptueuse animent un espace aérien vertigineux. Couronnement de sa carrière, les fresques de Würzburg déploient sur six cents mètres carrés l’Allégorie des planètes et des continents. En contraste avec cette théâtralité décorative aux magistrales envolées, la production graphique – plus de trois mille feuilles – révèle une facette plus profonde de la personnalité du «Tiepoletto». Prodigieux dessinateur, il réalise aussi bien des esquisses préparatoires que des études au lavis, tracées d’un trait vibrant. Créées pour elles-mêmes, celles-ci lui servent de champ d’expérimentation picturale.
EAdjugé 60 000 euros frais compris.
Giovanni Battista Tiepolo (1696-1770),
La Mise au tombeau, crayon noir, plume et encre brune, lavis brun, 41,5 x 28,5 cm.

Lyon, dimanche 27 mars 2011. Chenu-Bérard-Péron, SVV. Cabinet de Bayser.
S’il relève de cette catégorie, notre dessin bénéfice en outre d’un pedigree prestigieux. Exécuté avec une très grande maîtrise, il provient d’un album fameux, qui renferme quatre-vingt-quatre dessins du maître vénitien réunis par le prince Alexis Orloff, proche de la famille impériale russe ; lors de la vente d’avril 1920 à Paris, notre feuille doublait les estimations pour se voir adjuger 10 500 francs. Elle a ensuite fait partie de la collection François Revel. Ce sujet appartient à une série d’oeuvres religieuses inspirées du Nouveau Testament, datées vers 1735-1740. À cette époque, Tiepolo dessine des scènes empreintes d’une limpidité extraordinaire, où les personnages s’imposent avec une gravité majestueuse. D’une force et d’une sobriété saisissantes, notre lavis fait référence à l’une des dernières étapes de la Passion du Christ. Une foule est rassemblée pour récupérer le corps de Jésus descendu de la croix ; porté par trois hommes, il va être enseveli et mis au tombeau avant le sabbat. Le format en hauteur contribue au resserrement de la scène, la composition dynamique et grandiose, au raccourci prodigieux, est animée par un faisceau subtil de lignes obliques. Le regard est ainsi porté vers le corps affaissé et inerte de Jésus, autour duquel s’activent saint Jean, Nicodème et Joseph d’Arimathie. Pivot de la mise en page, le Christ est au coeur du mystère de la Rédemption. Tiepolo, en dessinateur hors pair, charge ainsi la scène d’une émotion intense. Les nuances chromatiques, obtenues grâce au mariage heureux de l’encre brune et du lavis brun, sont d’une rare délicatesse. Modelant les formes, elles suscitent un contraste habile d’ombre et de lumière. Jouant de l’harmonie claire, presque soyeuse de la couleur, Tiepolo a inventé un puissant langage pictural et formel. Une autre manière de peindre, loin des fastes du rococo...
La Gazette Drouot N°10 -11 mars 2011 - Chantal Humber


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