La Gazette Drouot
Le Baiser de Auguste Rodin
Un pur moment de bonheur
Auguste Rodin a su saisir l’instant fugace de l’abandon amoureux
et offrir aux amateurs l’image du plaisir éternel... prochainement à Deauville.
Lorenzo Ghiberti osait à peine y penser, Michel-Ange en rêvait... Auguste Rodin l’a fait. Son image du bonheur parfait – un fougueux baiser échangé entre deux jeunes gens dénudés – devait devenir l’une des oeuvres d’art les plus connues au monde. S’ils n’ont jamais imaginé une telle représentation, les grands maîtres de la Renaissance italienne ne sont pas sans avoir laissé un bel héritage au sculpteur virtuose. Rodin estimait d’ailleurs que cette oeuvre était l’une des plus classiques de sa production. Elle devint en tout cas l’une des plus convoitées, la faute à ces deux corps enlacés qui inspirent plaisir et béatitude. On en oublie que les jeunes gens portaient à l’origine des prénoms, Paolo et Francesca, les protagonistes de la Divine Comédie de Dante, plus précisément de la première partie de cet ouvrage fondateur de la littérature italienne, L’Enfer. Condamnés pour crime de luxure à errer dans les enfers, les amants adultérins sont inspirés de personnages réels du Moyen Âge, Paolo Malatesta et Francesca da Polenta, membres des plus puissantes familles de la Romagne. Mariée à Gianciotto Malatesta, la demoiselle tomba amoureuse de son beau-frère, Paolo. Le mari bafoué les surprit alors qu’ils échangeaient leur premier baiser. Merveilleusement retranscrit par l’artiste, ce moment unique et intense précède celui de la folie, du meurtre. Les amants maudits devinrent l’un des thèmes favoris des romantiques de la seconde partie du XIXe siècle, en tête desquels Jean-Dominique Ingres et Eugène Delacroix.
Adjugé 570 000 euros frais compris.
Auguste Rodin (1840-1917), Le Baiser, deuxième réduction, bronze à patine vert sombre signé «Rodin» sur la face avant du rocher à droite, marque «F.Barbedienne/1916» sur le côté gauche, 59,6 x 36,6 x 39 cm.
Deauville, dimanche 27 mars 2011. Artcurial Deauville SVV. Cabinet Brame et Lorenceau.
Auguste Rodin faisait partie des inconditionnels de l’ouvrage de Dante. La légende rapporte même qu’il avait toujours dans sa poche un petit exemplaire de la Divine Comédie et que ce fut lui qui, en 1880, suggéra ce thème à la direction des beaux-arts pour la fameuse Porte de l’Enfer destinée à orner le musée des Arts décoratifs, alors prévu à l’emplacement de l’actuel musée d’Orsay. Si le projet n’aboutit jamais, cette oeuvre magistrale devint l’une des obsessions du sculpteur. Sans cesse il la perfectionna, avant d’obtenir, vers 1890, l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui, celui de l’exemplaire exposé au musée Rodin. Auparavant, Paolo et Francesca ont disparu du vantail gauche de la porte, remplacés par un couple moins idéal, mais plus en accord avec la noirceur de l’ensemble. Le groupe initial devint ainsi une oeuvre indépendante, bien nommée par le public Le Baiser. Simplement nus, les deux jeunes gens revêtent un aspect bien plus intemporel, que les amateurs vénèrent avec passion depuis la première présentation, en 1887 à Bruxelles. Auguste Rodin fait entrer la sculpture dans la modernité par cette émotion à fleur de peau. Le premier grand marbre du Baiser fut exposé en 1898 au salon de la Société nationale. Devant le succès, la maison Barbedienne se proposa pour la réalisation de réductions en bronze, signant un contrat de vingt années. Plusieurs modèles se succèdent donc à partir de 1898, sous quatre formats différents, de 25 à 71 cm de hauteur, en passant par la soixantaine de notre réduction, produite entre 1904 et 1918. Notre bronze relève donc de l’important corpus des petits modèles de Rodin si courus sur le marché de l’art actuel. Néanmoins, il s’en distingue par sa datation et sa provenance. Si les fontes posthumes jettent parfois un doute sur l’authenticité, notre Baiser affiche quant à lui une réponse simple à ce problème : il a été fondu en 1916, du vivant de l’artiste. Il était acquis la même année, le 30 décembre exactement, par l’industriel normand Jean Paisseau, directement auprès de la fonderie – notons que la facture d’origine sera remise à l’acquéreur à l’issue de la vente. Depuis lors, le bronze est resté dans la famille de celui qui fit fortune dans la création de bijoux fantaisie, notamment grâce à l’invention d’un nouveau matériau imitant la nacre, appelé la «nacrolaque». Un homme d’affaires amateur d’art se fit un petit plaisir il y a plus de cent ans : À qui le tour ?
La Gazette Drouot N°9 - 4 mars 2011 - Caroline Legrand


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