| La Serenissima, devancée par la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, n’occupe plus, au début du XVIIIe siècle, le devant de la scène européenne. Appauvries, la République et les grandes familles patriciennes sollicitent peu les artistes pour embellir leurs palais de décors somptueux. Frivole, éternel carnaval, Venise reste toutefois la fête de l’Europe, avec ses théâtres, ses cafés, ses maisons de jeux et de plaisirs, son atmosphère de liberté et de licence. Et la ville demeure l’une des étapes préférées des grands voyageurs et des amateurs éclairés, accomplissant le Grand Tour. Forte d’un témoignage architectural grandiose, Venise puise dans ses réserves et va déployer un nouvel art, celui des veduti. En combinant vue citadine, composition champêtre et caprice architectural, Luca Carlevarijs, Marco Ricci, puis Canaletto et Giovanni Marieschi élaborent des paysages nouveaux, libérés des conventions attachées au genre. Habiles scénographes, les védudistes usent de la camera ottica : la chambre d’optique sert à merveille leur volonté pointilleuse de saisir la vérité de l’espace, de la peindre de manière la plus rationnelle et la plus objective possible. En référence à leurs aînés, d’autres artistes poursuivent tout au long du XVIIIe siècle la quête d’une synthèse entre une exactitude topographique et une vision imaginaire. Pour répondre aux demandes croissantes d’images souvenirs, ils laissent souvent libre cours à leur imagination plastique, à l’exemple de Francesco Guardi.
Une sensibilité romantique
Contemporain de l’inventeur de la comédie italienne moderne, Carlo Goldoni, Francesco Guardi appartient à une famille d’artistes : beau-frère de Jean-Baptiste Tiepolo, il est le fils de Domenico Guardi, époux d’une Viennoise, venu à Venise au début du XVIIIe siècle, où il installa un atelier de peinture décorative dans le style du rococo autrichien. Formé à la peinture d’histoire, Francesco Guardi transcrit d’abord des scènes religieuses sous la houlette de son frère aîné, Gian Antonio. Au décès de ce dernier, en 1760, notre peintre âgé d’une cinquantaine d’années s’oriente vers les veduti. Mariant réalisme et pittoresque, il représentera désormais sous toutes les coutures Venise, la ville et les fêtes, insufflant une nouvelle vie au genre. Atténuant la minutie rigoureuse de ses prédécesseurs, Francesco Guardi enveloppe la composition dans un jeu mobile et continu de lumière, ciselant les détails naturalistes ; jamais fixée, elle est animée d’une forte dynamique, comme l’illustre notre dessin rarissime. Proposé dans son jus, il bénéficie de plus d’un pedigree prestigieux : après avoir appartenu à Jean Dollfus et à Adrien Fauchier-Magnan, il est entré dans la collection Dormeuil. Avec une certaine précision géométrique, Francesco Guardi reproduit des colonnades, ainsi qu’un escalier du palais des Doges. D’un trait léger et vibrant, il introduit également des architectures pittoresques, à mi-chemin entre réalité et fantaisie. Volumes et vides se répartissent l’espace harmonieusement, l’ensemble est décomposé en plans successifs, clairement définis par les jeux de clair-obscur. Saisis sur le vif, de petits personnages dessinés en touches nerveuses s’insèrent dans une atmosphère évanescente. L’emploi habile de bruns et de blancs, le traitement modulé des ombres témoignent déjà d’une sensibilité romantique. Transformant le caprice en une évocation fantastique et fugace, notre composition relève au total d’une mise en scène toute théâtrale.
Fort suggestive, elle permet à chacun d’emporter un peu de rêve et d’apparence...
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