La Gazette Drouot
Coup de coeur - Une tapisserie en laine et soie du 17e s
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Un printemps de laine et de soie
L’exposition sur la tenture d’Alexandre fait les beaux jours des Gobelins. Côté marché,
une tapisserie des Saisons Lucas démontre aussi la survivance d’un modèle ancien.

Estimation : 60 000/80 000 euros.
Paris, seconde moitié du XVIIe siècle. Le Printemps, d’après la tenture dite
des «Saisons Lucas», tapisserie en laine et soie, 324 x 317 cm.
Mercredi 26 novembre 2008,
salle 7 - Drouot-Richelieu. Binoche SVV

Objet de luxe néanmoins utilitaire, la tapisserie a connu les faveurs des cours royales, des papes et des cardinaux. Au Moyen Âge, c’est un support certes somptueux, mais surtout didactique. De tenture en tenture, une histoire sainte ou quelque évènement historique se déroule pour l’édification du public. Si la tapisserie est essentiellement pratique, protégeant des courants d’air, facile à transporter et à monter, elle coûte cher, non seulement par la main-d’oeuvre requise et le temps de réalisation, mais aussi par ses matières premières – la laine et pour les oeuvres les plus somptueuses la soie importée d’Espagne ou d’Italie, sans oublier les fils métalliques de Venise ou de Chypre. Les centres drapiers des Flandres bénéficiaient des ouvriers les plus qualifiés et purent développer les premiers métiers de haute lisse. Arras, Tournai, puis, à partir de la fin du XVe siècle, Bruxelles excellèrent dans cet art. Le réalisme qui apparaît alors dans la peinture flamande se transpose dans la tapisserie – et de nombreux artistes dessinent des cartons pour modèles aux lissiers. Les figures, plus monumentales, s’inscrivent dans des paysages et évoquent l’art de vivre de l’époque.
Poursuivant le thème des heures, les mois et les saisons proposent un sujet naturaliste, mais servent également de prétexte à la description de la vie de cour. La suite de tapisseries unifie ainsi à merveille le décor d’une pièce. Les tentures des Mois et des Saisons Lucas, d’après le nom du peintre qui en fournit les cartons, ont fait l’objet de commandes de cours royales et princières. Elles furent ensuite précieusement conservées, même lorsque leur style semblait désuet. Ainsi, notre tapisserie représentant le printemps a-t-elle été tissée à Paris dans la seconde moitié du XVIIe siècle, d’après un modèle conservé dans les collections du garde-meuble royal. Si aucune trace de ce tissage n’existe à la manufacture, la couleur et la technique suggèrent cependant une production des Gobelins, comme le note Edith Standen. Au mois d’avril 1694, face à l’impossibilité de payer son personnel, la manufacture ferma ; mais, si les ateliers étaient officiellement réduits au silence, les entrepreneurs avaient conservé quelques ouvriers de choix, qu’ils faisaient travailler à leur propre compte. Les Gobelins reprirent toute leur activité en 1699. Pour en revenir à la tenture des Saisons, sachez que les cartons ont d’abord été attribués à Lucas de Leyde (1494-1533). On a également pu penser à Lucas Cornelis (1493-1552), auteur présumé de ceux d’une tenture des Mois tissée à plusieurs reprises aux Gobelins, dont une suite est conservée entre autres au musée de Pau. Aujourd’hui, on penche pour un artiste de l’entourage de Bernard Van Orley, ce dernier ayant fourni les cartons pour la tenture des Chasses de Maximilien, au nombre de douze, une pour chaque mois. Un fait est sûr, notre tapisserie s’inscrit dans la tradition courtoise du gothique international. La scène montre des couples s’attardant sur des passerelles devant une ville et la campagne, où s’activent quelques paysans. Les arbres sont encore dénudés, le printemps étant annoncé par la pêche. Après une période d’hibernation, les carpes s’activent avec les premiers rayons du soleil et se regroupent dans des endroits aux eaux peu profondes facilement réchauffées et où abonde le plancton. Une parfaite allégorie du renouveau de la nature et des sentiments amoureux !
Anne Foster
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