La Gazette Drouot
Une toile de Zao Wou-ki
Signes divinatoires

Cette toile de Zao Wou-ki permet d’interroger une nouvelle fois les liens étroits qu’entretiennent la technique traditionnelle chinoise et l’influence occidentale chez l’artiste.

Cinq ans avant de peindre cette grande toile, Zao Wou-ki avait réalisé une série de lithographies pour illustrer la première réédition de La Tentation de l’Occident. Dans cet essai publié en 1926, son ami André Malraux avait imaginé un dialogue épistolaire entre un Chinois, Ling, et un Européen, désigné par les seules initiales “A.D.”. La permanente recherche d’une harmonie entre l’homme et son environnement naturel, caractéristique de la pensée orientale et notamment taoïste, y était directement opposée à la volonté de puissance et de maîtrise des connaissances que semble toujours porter aux nues le monde occidental. Pourtant, l’œuvre de Zao Wou-ki propose moins un compromis qu’une cohabitation ingénieuse entre deux influences pas si contradictoires qu’on veut bien l’admettre en général.
L’artiste, dès ses premiers voyages hors de son pays d’origine, a certes intégré de nombreux codes de la peinture occidentale, mais sa manière, ses coups de pinceaux légers et aériens, reflète sa distanciation par rapport à une réalité seulement supposée. Cette technique traditionnelle chinoise, il l’applique en outre à une toile non pas posée sur un chevalet, mais simplement étalée sur le sol ou contre un mur. Pour tenter de comprendre ce tableau, replongeons-nous en 1967 : Zao Wou-ki, âgé de quarante-sept ans, expose depuis une dizaine d’années déjà à Paris, au sein de la Galerie de France, tandis que le marchand d’art Klaus Perls le présente dans sa galerie new yorkaise située à Madison Avenue. “J’aime que l’on se promène dans mes toiles comme je m’y promène moi-même en les faisant”, déclare-t-il alors.

miniature
Estimation : 200 000/300 000 euros.
Zao Wou-ki (né en 1920 ou 1921), 28.8.67, 1967, huile sur toile signée en bas à droite, contresignée et datée au dos,
89 x 116 cm.
Nantes, mardi 26 mars. Couton Veyrac Jamault SVV. M. Ottavi.
Ce tableau abstrait pourrait d’ailleurs représenter l’un de ces paysages de lac et de verdure baignés d’une brume tiède que l’artiste arpentait au cours de sa jeunesse. Ou bien s’agit-il tout simplement d’un rêve, d’une vision du passé par un homme ayant choisi de renoncer définitivement à représenter le monde visible ? Selon l’expert Marc Ottavi, “Il faut se garder de voir dans la peinture de Zao Wou-ki un attachement à la calligraphie chinoise, mais plutôt des signes rituels et divinatoires dont
l’archaïsme conduit au symbole, sorte de culture commune et ancestrale présente en quantité constante en chacun de nous”... La richesse du passé semble toujours nourrir une œuvre qui ne s’en affranchit que partiellement. Va-t-elle devenir indéchiffrable ? L’artiste donne le ton : comme bien d’autres tableaux de Zao Wou-ki, celui-ci n’a pas de titre, il n’est désigné que par sa date de réalisation. Le spectateur est libre face à la toile, pouvant ainsi explorer un champ d’interprétations presque infini. Pareille à des phosphènes dans la rétine, la puissance des couleurs, elle, persistera dans son esprit.
Et l’expert de conclure : “Sa peinture semble faire le lien entre les forces vibratoires invisibles qui composent la terre et le ciel, inatteignables par définition.
Mais n’est-ce pas là une facette de l’âme ?”
La Gazette Drouot n° 11 - 22 mars 2013 - Alexande T. Analis


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