La Gazette Drouot
Une coupe de Froment-Meurice
Béni soit l’éclectisme
Seul le XIXe siècle pouvait donner naissance à une telle création.
Avec cette coupe de Froment-Meurice, enivrons-nous du fantasque néogothique.
Juste pour le plaisir, un d�cor d�arcatures gothiques, de gargouilles et de h�rons. Cette coupe a sans aucun doute repouss� les fronti�res de l�inventivit� et de l��clectisme... Dans un XIXe�si�cle qui se cherche, au lendemain de la R�volution et de l�Empire, les artistes puisent leur inspiration dans le pass�, aussi bien occidental qu�oriental. La rigueur Louis�XVI ou Empire est abandonn�e au profit d�une joyeuse diversit�, pr�n�e aussi bien par la toute jeune litt�rature romantique que par une nouvelle client�le de bourgeois � la fortune r�cente. L�Extr�me ou le Moyen-Orient, le Moyen �ge ou la Renaissance fournissent les principaux mod�les. Gr�ce � cette recherche quasi arch�ologique, les arts de cette �poque ont su se mettre en valeur. � la diff�rence de l�Angleterre, o� le style n�ogothique fut initi� et se d�veloppa largement, la France n�accorda � celui-ci qu�une existence relativement courte. L��poque m�di�vale, m�connue et jug�e barbare, a encore mauvaise presse, ce style n�est-il pas trop fantaisiste�? Pourtant, l�influence anglo-saxonne, ainsi que Le g�nie du christianisme de Ch�teaubriand, les d�cors du th��tre chevaleresque et les Annales arch�ologiques, fond�es en 1844 par Adolphe-Napol�on Didron et Viollet-le-Duc, tendent � changer les moeurs. Les arts d�coratifs sortent avec �clat leur �pingle du jeu durant la Restauration et le r�gne de Louis-Philippe. Ils prennent leur envol, affectant des formes audacieuses et l�g�res, tandis que le mobilier s�alourdit.
Adjugé 46 000 euros
François-Désiré Froment-Meurice (1802-1855), vers 1850.
Coupe en argent et vermeil, ornée de pierres roses sur paillons, de turquoises taillées en cabochon et de perles fines,
signée "Froment Meurice 4775", poinçon de Jules Wièse (1818-1890), h. 29 cm, 1,380 kg.
Limoges, samedi 26 mars 2011. Limoges Enchères SVV.
Cabinet Dechaut-Stetten.
Quoi de neuf ? Des procédés d’industrialisation et des techniques plus modernes, mais aussi la redécouverte d’anciens procédés, le nielle, l’émail peint ou l’incrustation de pierres précieuses. La diffusion de ce savoir-faire est largement assurée par les nombreuses expositions d’arts décoratifs, mais aussi dans le cadre d’écoles, comme la toute nouvelle société d’Art industriel. Autre évolution : la collaboration des sculpteurs avec les orfèvres et les ornemanistes. Le travail en commun s’effectue à l’intérieur d’ateliers de plus en plus grands, à l’image de celui de François-Désiré Froment-Meurice. L’homme qui marqua de son empreinte le XIXe siècle avec la toilette de style néorenaissance de la duchesse de Parme, présentée en 1851 lors de la première Exposition Universelle de Londres et aujourd’hui conservée au musée du Louvre, le chef d’orchestre qui, selon Théophile Gautier, «Inspirait et conduisait tout un monde de sculpteurs, de dessinateurs, d’ornemanistes, de graveurs, d’émailleurs et de joailliers». D’ailleurs, l’atelier faisait travailler au milieu du siècle près de deux cents artisans au total, parmi lesquels Jules Wièse, ancien contremaître ayant fondé sa maison en 1844, mais qui oeuvra exclusivement pour Froment-Meurice jusqu’en 1880. Fils d’orfèvre, François-Désiré a connu une carrière courte et intense, entre 1832 et 1855, date à laquelle lui succède son fils, Émile. Mais, ce laps de temps lui offrit le succès, dès 1839 avec deux médailles d’argent à l’Exposition des produits de l’industrie et le titre d’argentier de Paris, puis en 1851 à l’Exposition universelle de Londres. Son atelier place de la Madeleine, puis rue du Faubourg-Saint-Honoré accueillait des clients prestigieux, tels Balzac et la duchesse de Parme, pour qui il réalisa aussi, vers 1847, une riche toilette comprenant des coffrets, une table et un fabuleux miroir, pour le mariage de la nièce de Charles X avec Charles III de Bourbon. Ce travail conservé au musée d’Orsay fournit un superbe exemple de l’éclectisme cher à Froment-Meurice. Ainsi, cet orfèvre de talent participa-t-il largement à la promotion du style néogothique, notamment grâce à des créations comme notre coupe, mêlant à l’envi motifs naturalistes (lézard, écrevisse, grenouille, anguille et poisson sur le pied, hérons surmontant les anses), médiévaux – les gargouilles et les arcatures – ou encore antiques, ainsi des muses symbolisant les arts, inscrites dans des cartouches ronds sur la panse de la coupe. Un joyeux mélimélo artistique pour revisiter les styles anciens, et donner naissance à des oeuvres toutes personnelles, pleines de références et d’inventivité. Loin du pastiche servile, original et multiple !
La Gazette Drouot N°11 - 18 mars 2011 - Caroline Legrand


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