La Gazette Drouot
Illustrations par Georges Braque
Lorsque les arts se rencontrent

Illustré par Georges Braque, le poème de René Char d’après le titre d’un madrigal de Monteverdi figure dans la bibliothèque Sam Berkman. Qui n’a pas rêvé...

Synthèse des arts pour célébrer l’amour, Lettera Amorosa, poème de René Char, a connu deux éditions illustrées : la première, sous le titre Guirlande terrestre, par Jean Arp, la seconde avec des lithographies de Georges Braque et publiée l’année de la mort du peintre. Le texte a été remanié et augmenté ; l’ordre des fragments a été modifié, onze corrigés et neuf ajoutés, dont huit inédits. Le projet fut initié en 1958, cependant ce chant d’amour ne sera présenté que fin avril 1963, sur l’insistance de Braque. Les deux amis ont étroitement collaboré, les illustrations reflétant cette écriture qui suggère les sensations. Une poésie lyrique, où la nature sert d’écrin aux amants et renvoie en miroir leurs élans et promesses. Par fragments René Char recompose la sensualité, la beauté et même les parfums de l’être aimé. Il place en épigraphe cette phrase de Monteverdi : “Il n’est plus une part de vous qui ne m’attache tout entier à elle par les forces invincibles de l’amour.” En effet, la femme aimée reste enveloppée de mystère, juste nommée “iris”, comme la messagère des dieux, aux voiles couleur d’arc-en-ciel. Le poète connaît toutes les significations du mot : une petite planète, le cercle coloré de l’oeil, un papillon, la plante qui pousse à l’état sauvage le long des rivières et, enfin, “nom propre féminin, dont les poètes se servent pour désigner une femme aimée et même quelques dames lorsqu’on veut taire le nom”... René Char traduit dans son poème l’illusion de la vie, avec ses gestes, expressions et contrastes, sensation si nouvelle dans le madrigal de Monteverdi, Se I languidi miei sguardi : lettera amorosa a voce sola (“Si mes regards alanguis : lettre d’amour pour voix seule”), sur un texte de Claudio Achillini publié en 1619. Braque illustrateur s’imprègne de la fluidité mélodique évocatrice de couleurs, des mots soulignant l’émotion. “Le temps est un enfant qui joue. Tout est devenir”, disait Héraclite d’Éphèse : ce sentiment a certainement provoqué un écho chez l’artiste, qui avait illustré en 1955 la Théogonie d’Hésiode, texte fondateur, avec l’Illiade, de la mythologie et de la poésie grecques. Il oeuvre en symbiose avec les poètes, tels Guillaume Apollinaire, à l’occasion des gravures sur bois pour Si je mourais là-bas, et surtout René Char, auquel le lie une grande amitié. En frontispice, le profil d’une femme est une harmonie de bleu et blanc, reprise 130en fin du texte, les deux visages se regardant cette fois-ci. Le peintre égrène aussi des motifs d’animaux et de végétaux, comme ici des citrons dans une palette de violets, jaunes, verts et bleus. Chaque lithographie porte une luminosité intense, reprenant l’éclat des mots de Char. Ce recueil a dû séduire par sa fulgurance Edwin Engelberts, grand nom genevois de l’édition d’art. Hollandais né à Java, devenu citoyen helvétique en 1940, ce dernier aurait voulu faire “oeuvre de peinture”. Grâce à Braque, il peut réaliser ce rêve. L’illustration reste le support de la pensée ; dès lors, l’ensemble suscite chez le lecteur les envolées de l’imaginaire.

braque

René Char (1907-1988) – Georges Braque (1882-1963),
Lettera amorosa, Edwin Engelberts, 1963, in-4° illustré de 27 lithographies, broché, couverture et boîte d’éditeur,
avec deux suites supplémentaires, catalogue de la bibliothèque Jacques Doucet Georges Braque, René Char, Paris, 1963, et fascicule relatif à cette exposition.

QUAND ?
Vendredi 25 octobre 2013

OÙ ?
Hôtel du Louvre. Alde SVV. M. Meaudre

COMBIEN ?
Estimation : 12 000/18 000 euros.

La Gazette Drouot n° 35- 18 octobre 2013- Anne Foster


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp