La Gazette Drouot
Une huile sur panneau, le jeux de cartes
À PARIS / Atout en main

Tout à leur partie, ces trois enfants ne semblent pas s’apercevoir qu’un peintre immortalise la scène, dans un tableau qui pourrait susciter une belle bataille d’enchères...

Un beau panneau de chêne, des modelés soignés, une gamme intimiste de bruns chauds et de bleus nuit, de séduisants effets de clair-obscur... Notre tableau ne manque pas d’atouts. Sans oublier son pedigree, son sujet et son auteur, bien sûr. Natif de Kralingen, près de Rotterdam, Adriaen van der Werff fut un artiste précoce qui aborda tous les sujets, de la composition religieuse ou mythologique au portrait, en passant par la scène de genre ou l’allégorie. Du haut de ses dix-sept ans, il s’établit peintre d’histoire à Rotterdam, où son succès est considérable. En 1696, il rencontre l’électeur palatin Johann Wilhelm von der Pfalz, de passage en Hollande, qui le nomme peintre de sa cour. Van der Werff travaillera de nombreuses années pour lui et effectuera plusieurs voyages à Düsseldorf pour livrer ses ouvrages achevés. Recherché à son époque, présent dans de nombreux musées, l’artiste est cependant aujourd’hui assez rare en ventes publiques. Côté pedigree, notre tableau n’est pas mal loti non plus, puisqu’il figura dans la collection du comte Lothar Franz von Schönborn (1655-1729), prince-électeur de Mayence jusqu’en 1867, puis dans celle de Khalil-Bey (1831-1879). Diplomate et dandy, cet Oriental turco-égyptien fut au cœur de la vie parisienne dans les années 1860. C’était aussi un remarquable amateur d’art – conseillé par Paul Durand-Ruel –, à qui appartinrent Le Bain turc d’Ingres et L’Origine du monde de Courbet... Notre partie de cartes se signala encore en ventes publiques. En 1886, l’historien d’art Paul Mantz mentionne notre panneau dans le catalogue d’une vacation comme «un chef-d’œuvre» et, le 30 mai 1949 à la galerie Charpentier, sous le marteau de Maurice Rheims assisté de l’expert Robert Lebel, il recueille
la somme astronomique de 235 000 francs ! Van der Werff s’inscrit dans la veine de ses prédécesseurs, les Néerlandais Gerrit Doux et Frans van Mieris, à qui l’on doit des scènes villageoises et bourgeoises. Aux bambochades, l’artiste préfère les lumières douces et les ambiances sereines : nos trois figures se détachent avec délicatesse sur un fond sombre. Quel est le jeu de cartes qui leur fait oublier le spectateur ? Piquet, lansquenet, hombre, brisque, tous ces divertissements existent à l’époque. Tout comme le brelan, jeu de hasard apparu au début du XVIIe siècle. Les joueurs reçoivent trois cartes, auxquelles s’ajoute la retourne – peut-être l’as de pique – dont ils doivent tenir compte. Le gagnant n’est autre que celui qui obtient le plus grand nombre de points dans une couleur, sauf si l’un des deux autres adversaires a en main un «tricon», trois cartes de même hauteur. Avant de commencer la partie, les joueurs déposent devant eux la somme de jetons qu’ils sont prêts à engager, ici des billes en verre, appelée «la cave». Malgré sa mauvaise réputation, le brelan a perduré jusqu’à la Révolution. Dans les années 1770, il se transforme dans les salons en «brelan bouillotte», bientôt simplifié en «bouillotte», et donne naissance à des tables, des lampes et des flambeaux spécialement réalisés. Quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir...

jeux

Adriaen van der Werff (1659-1722),
Le Jeu de cartes, 1680,
huile sur panneau, 27,5 x 28,2 cm.

QUAND ?

Mercredi 25 mars 2015

OÙ ?
Salle 4 - Drouot-Richelieu.
Bailly-Pommery & Voutier Associés SVV. M. Dubois.

COMBIEN ?
Estimation : 30 000/40 000 €

La Gazette Drouot n° 11 du vendredi 20 mars 2015 - Claire Papon


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