La Gazette Drouot
Un tableau poétique de François Lepage
Adorablement romantique

Inédit sur le marché, un superbe tableau poétique rutilera au coeur d’une vente mâconnaise.
Alors, laissons-nous conter fleurette !

S’ouvrant sur le monde, Lyon se révèle au début du XIXe siècle un foyer florissant de création artistique. L’industrie prospère de la soie suscite l’instauration d’une école de dessin, préparant aux métiers de la Fabrique. S’affranchissant vite d’un art uniquement appliqué à l’industrie, elle devient une pépinière d’artistes talentueux. Parmi eux, François Lepage et son frère Alexandre, fils d’un coiffeur lyonnais ; tous deux élèves de Pierre Révoil et de Fleury Richard, ils s’initient aux petits tableaux hollandisants. Ils apprennent aussi les recettes des natures mortes du siècle d’or : grâce des couleurs, sobriété du style et opulence des compositions. Fréquen­tant la classe de la fleur, nos deux frères étudient le dessin, l’hiver d’après des gravures et, dès le printemps, en campagne pour travailler d’après nature. Ils se rendent aussi au jardin des Plantes, où ils contemplent les fleurs avant de les placer sur des étoffes façonnées. Leurs portraits et ceux de leurs épouses, restés dans la descendance familiale et également proposés aujourd’hui, les posent au faîte de leur carrière artistique (2 000/3 000 euros chaque). François Lepage, représenté par son confrère Jean-Marie Jacomin, apparaît dans une effigie combinant vivacité et attitude plus étudiée (3 000 euros). Quant à notre tableau jalousement conservé, il a été peint au début de sa carrière artistique. François Lepage dessine alors des rubans à Saint-Etienne, dans la mouvance des soyeux lyonnais. Âgé d’une vingtaine d’années, il entreprend cette poétique composition florale, profession de foi du peintre. Fruit de quatre années de labeur, elle est toujours considérée comme son chef-d’oeuvre. Le regard s’arrête d’emblée sur le couple de tourterelles qui pimente la représentation.

tintin
Estimation : 20 000/30 000 euros.
François Lepage (1796-1871),
Fleurs et tourterelles dans une vasque posée sur un entablement de marbre,
toile, signée et datée 1816-1820, 81 x 65 cm.

Mâcon, samedi 24 novembre. Quai des enchères SVV. Cabinet Turquin.
Reprenant l’iconographie antique, elles signifient douceur et pureté. Inséparables et vivant toujours par couple, elles symbolisent l’amour nuptial et la fidélité conjugale. Sur l’air des «deux pigeons qui s’aimaient d’amour tendre» de la fable de La Fontaine, le peintre rend courtoisement hommage à la jeune femme dont il est épris, Julie Blum (1800-1872), fille d’un négociant aisé de Dijon. Sublime morceau de maîtrise, notre composition, honorant le patronyme («fleur» en allemand) de sa bien-aimée, soutient le langage de la passion et du désir amoureux. Elle présente aussi une trentaine d’espèces différentes : rose, clématite, tulipe, bleuet, jacinthe, fleur de cerisier, coquelicot, pervenche. Avivées de tonalités délicates, elles paraissent gracieusement échapper de la Guirlande de Julie, ce recueil en forme d’acte d’amour offert au XVIIe siècle par le duc de Montausier à sa dulcinée, Julie d’Angennes ; plusieurs fois réédité, il servira de modèles aux peintres fleuristes. Arrangées en une aimable corbeille de fiançailles, nos fleurs animées d’un papillon rappellent les natures mortes éblouissantes d’Ambrosius Boschaert. On y lit l’aisance à transcrire le rendu des diverses matières. Mariant finesse du modelé, vigueur de la touche et goût de la mise en scène, François Lepage s’y révèle un excellent praticien. Nommé quelques années plus tard professeur de bosse à l’école des beaux-arts, il ouvrira un atelier privé dans le quartier Saint-Jean et formera entre autres Simon Saint-Jean, Joseph Bail, Jean-Baptiste Gallet et Aimé Vingtrinier, bref, la fine fleur de l’école lyonnaise du XIXe siècle. Avec un sens remarquable de l’orchestration, François Lepage nous laisse un tableau somptueux, dans lequel la poésie des choses n’a d’autre rivale que l’adresse artistique. À cueillir à tout prix !
La Gazette Drouot n° 39 - 9 novembre 2012- Chantal Humbert


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