La Gazette Drouot
Une peinture de Jiang Guofang
À PARIS /Cité interdite...
Depuis 1993, le peintre chinois Jiang Guofang explore à travers sa peinture la face cachée d’une époque révolue du palais impérial, dévoilant impératrices, princesses et concubines.

La précision photographique de cette peinture de Jiang Guofang invite au voyage, mais lequel ? Celui, lointain, de l’Orient fantasmé de la fin des Qing, ou celui, plus contemporain, d’une Chine à la recherche de ses racines ? Le visage dénote l’assurance d’une jeune femme de notre époque, le vêtement, le décor, la pose alanguie et la pipe à opium appartenant quant à eux au temps où la Chine soumise à la volonté des puissances occidentales succombe aux plaisirs faciles des paradis artificiels. Le résultat des deux guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860), qui firent d’une drogue une arme de destruction économique, politique et sociale de l’Empire chinois... Consciente des ravages provoqués dans l’élite par ce psychotrope, la cour impériale avait, en 1729, promulgué son premier édit prohibant ce trafic. En vain. Une fois devenu empereur, le fils de Qianlong, Jiaqing (1760-1820), considère que ses sujets «gaspillent leur temps et leur argent, ils échangent leur monnaie d’argent et leurs marchandises contre cette vulgaire saleté venue de l’étranger», en l’occurrence les Indes britanniques. De plus, un opiomane dépassait rarement la cinquantaine, les fumeurs dits «d’habitude» succombant en cinq ou six ans... Notre «princesse aînée» ne semble pas tenir compte des nombreux décrets anti-opium édictés par la Cité interdite. Notre tableau appartient d’ailleurs à la série «Forbidden City» initiée en 1993 par Jiang Guofang, qui fut le premier artiste à avoir droit à une exposition monographique dans les murs de l’illustre palais impérial, en 2004. Lui aussi a été victime de la tumultueuse histoire chinoise. En 1968, en pleine Révolution culturelle, âgé de 17 ans, il est enrôlé dans l’armée, ses parents étant envoyés dans un camp de travail. Dans un climat très hostile aux valeurs culturelles traditionnelles, il va cependant s’initier en autodidacte à la peinture, jusqu’en 1972. L’année suivante, il fait partie des huit étudiants (seulement) intégrant la section de peinture à l’huile de l’Académie centrale des beaux-arts de Pékin, tout juste rouverte. Diplômé en 1978, Jiang Guofang enseigne très vite à l’Institut central dédié au théâtre, au cinéma et à la télévision. Voilà qui explique peut-être le style très cinématographique de sa peinture. On pense bien entendu au Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci, sorti en 1987, le petit Puyi servant d’ailleurs de modèle à plusieurs des toiles de Guofang. L’artiste aime aussi mettre en scène les impératrices, princesses et autres concubines placées à l’abri des regards dans la cage dorée que représente la Cité interdite, sujette à toutes les intrigues. La peinture de Jiang Guofang se situe à l’exact opposé des principes de la Révolution culturelle. Son réalisme photographique n’a rien à voir non plus avec celui de la période communiste, mais s’inspire franchement de la grande tradition classique occidentale, de Van Eyck à Vermeer. Avec une pointe de nostalgie, ses portraits évoquent la douceur décadente d’un monde s’apprêtant inconsciemment à disparaître. Bien loin de la furia capitaliste de la Chine communiste contemporaine.

guofang

Jiang Guofang (né en 1951), The Eldest Princess, 1995, huile sur toile, 185,5 x 299 cm.


QUAND ?
Vendredi 24 octobre 2014

OÙ ?

Salle 1 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV.


COMBIEN ?
Adjugé frais compris 235 875 €

La Gazette Drouot n° 35 - Vendredi 17 octobre 2014 - Sylvain Alliod


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp