La Gazette Drouot
Deux bassins iraniens
Histoire d’art et d’hommes

Deux “tâs” surgissent du XIVe siècle iranien, tous deux témoins d’une apogée de l’art des métaux.
Deux chefs-d’oeuvre qui ne demandent qu’à parler...

Ils sont nés au XIVe siècle, sont iraniens et se nomment “tâs”. Ces deux bassins incrustés d’or et d’argent se présenteront devant les collectionneurs avec une estimation de 10 000 euros chacun. Ils leur raconteront tout d’abord comment leur pays et plus largement le monde islamique cultivent depuis des siècles l’art des métaux. Les dinandiers iraniens sont devenus célèbres dans toute l’Europe durant le Moyen Âge, leur talent s’exportant en Espagne mais aussi à Venise, au commerce florissant. Malgré un usage condamné par la loi religieuse, l’or et de l’argent – assimilés au luxe ostentatoire – furent au fil du temps de plus en plus utilisés. Dinandiers et bronziers travaillent de concert aussi bien pour des bassins, lampes de mosquée, chandeliers, armes ou heurtoirs que pour des portes ou des grilles. Si l’art byzantin de l’Antiquité a longtemps gardé main basse sur la spécialité, les artisans iraniens ont su s’en détacher pour créer leur propre production. Ces deux bassins peuvent ainsi se vanter d’appartenir à la période d’apogée de la création métallurgique, allant du XIIe au XVe siècle. Apparaissent alors en Iran des pièces précieuses incrustées d’argent, de cuivre rouge ou d’or, selon une technique de damasquinage sans doute issue de la période préislamique. Placé sous domination turque, l’Iran connaît bientôt l’invasion mongole. Malgré les changements politiques et le déplacement des ateliers – au nord-ouest vers Mossoul, au sud dans le Fars, mais aussi vers l’Égypte mamelouke –, la volonté de produire des oeuvres toujours plus raffinées et luxueuses persiste. Le monde occidental, en admiration, commande d’ailleurs à cette époque quelques petits chefs-d’oeuvre, à l’image du célèbre Baptistère de saint Louis aujourd’hui conservé au musée du Louvre, réalisé au XIVe siècle et dont l’étonnant décor mêle scènes bibliques et de chasse. Pour leur part, nos deux bassins racontent l’art de vivre, les loisirs des hommes biens nés, en particulier la chasse pour l’un (voir photo), et la vie à la cour du roi pour l’autre, où est notamment gravée l’image d’un roi en conciliabule assis en tailleur sur un large coussin.

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Adjugés 186 000 euros frais compris, deux bassins, dits “tâs”.
Atelier du Fars, Iran méridional, XIVe siècle. Bassin, dit “tâs”, en alliage cuivreux ciselé, gravé,
incrusté d’or et d’argent, h. : 10 cm, Diam. 16 cm.
Louviers, dimanche 24 juin 2012. Jean-Emmanuel Prunier SVV, Fécamp Enchères SVV. M. Finck.

La capitale du Fars, Shiraz, connut son âge d’or au XIVe siècle, sous le règne du souverain Abou Ishaq Inju.
C’est alors un grand centre littéraire et artistique, où il fait bon vivre. Mais nos bassins prouvent aussi la dévotion de leurs créateurs et de leur propriétaire. Ils arborent dans ce but plusieurs scènes de libation ainsi que des inscriptions votives calligraphiées en thuluth, élégante écriture incurvée inventée au XIe siècle par le Perse Ibn Muqlah Shirazi. Force est d’avouer que dans la pratique, certains bassins se voyaient destinés à un usage profane, notamment dans les hammams. L’univers aquatique se révèle en tout cas un décor privilégié pour l’intérieur de ces récipients, comme le prouve une ronde de poissons et de crabes dans notre second exemplaire. Nos tâs ne vous ont cependant pas encore conter toute leur histoire. Ils peuvent également s’enorgueillir de la célébrité de leur dernier propriétaire, Jules Diéterle (1811-1889). Ils furent en effet offerts à l’architecte, peintre et décorateur en 1853, à Constantinople, par Abdülmécit Ier soi-même. Le sultan ottoman, qui régna de 1839 à 1861, récompensait ainsi l’artiste français pour son travail de décorateur en chef du palais de Dolmabahçe (“le jardin comblé”). Ces deux pièces ont été conservées jusqu’à nos jours dans la famille de cet ami de Gérôme, qui travailla aussi bien pour le prince impérial que pour la manufacture de Sèvres. Technique, histoire et provenance... Un tiercé gagnant dont on peut discourir durant des heures !

La Gazette Drouot n° 25 - 22 juin 2012 - Caroline Legrand


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