La Gazette Drouot
Une toile de Gavarni
Des sous pour la chaisière !
La première révolution médiatique a mis à la une les illustrateurs de presse,
notamment la bande du Charivari. Pas d’argent, mais du talent à revendre...
Sous la monarchie de Juillet, la caricature fleurit en France, accompagnant l’essor de la presse. Plusieurs périodiques n’hésitent pas à développer la satire de mœurs, moquant les divers visages de la société. Ainsi devait s’épanouir la diffusion des types populaires. Honoré Daumier invente Robert Macaire, Henry Monnier crée Joseph Prudhomme... Quant à Gavarni, il imagine Thomas Vireloque, un Diogène contemporain prenant l’allure d’un chiffonnier. Revêtu de guenilles et juste paré des désillusions humaines, Vireloque pourrait bien être l’opposé de Gavarni, homme à femmes et dandy parisien reconnu. C’est dès 1824 que Sulpice Chevalier réalise ses premières lithographies ; l’année suivante, il obtient un emploi au cadastre de Tarbes et découvre les Pyrénées. Visitant le cirque de Gavarnie, il est tellement fasciné par l’amphithéâtre grandiose, qu’il l’adopte comme pseudonyme dès son retour à Paris. Doué d’une élégance et d’une distinction innées, Gavarni rejoint en 1830 La Mode. Très réalistes et d’une remarquable esthétique, les costumes de Carnaval popularisent le personnage typique du débardeur, qui anime d’ailleurs aujourd’hui la fontaine Gavarni, au centre de la place Saint-Georges. Au journal, notre artiste rencontre bon nombre d’écrivains, tels Eugène Sue et Honoré de Balzac, lequel lui demande aussitôt d’illustrer La Peau de Chagrin. En 1833, Gavarni fonde Les Gens du monde, une revue satirique imprimée sur un papier de qualité. Il prend pour collaborateurs Alexandre Dumas, Léon Gozlan, Émile Deschamps, Alfred de Vigny, Nicolas Charlet et les frères Johannot. Mais, vite ruiné, le directeur de presse doit malheureusement en arrêter le tirage au bout de dix-huit numéros... À sa sortie de prison pour dettes, Gavarni entame donc une collaboration régulière au Charivari, dirigé par le dessinateur Charles Philipon. Imprimé et vendu au 13, galerie Véro-Dodat, le journal doit son succès à une pléiade de talents.
Adjugé 11 500 euros.
Sulpice Hippolyte Guillaume Chevalier, dit Gavarni (1805-1866), L’Artiste et ses amis artistes et écrivains
dans les jardins du Palais-Royal, 1845, huile sur toile, 47,5 x 65,5 cm
Honfleur, dimanche 24 avril 2011. Honfleur Enchères SVV.
Notre artiste, toutefois, se refuse à poursuivre la série des Robert Macaire, rendue célèbre par Daumier. Avec esprit, il se lance dans une suite aussi amusante que pittoresque, dénonçant les Fourberies des femmes en matière de sentiment. Suivront les savoureuses planches des Lorettes. Celles-ci persiflent avec verve les donzelles légères et coquettes logeant derrière l’église Notre-Dame-de-Lorette... D’un coup de crayon rapide et décisif, Gavarni brocarde les mœurs de la bourgeoisie : entre 1837 et 1848, il créera plus d’un millier de lithographies pour Le Charivari. Par une belle journée d’été, notre artiste s’est donc représenté dans notre toile en compagnie de ses confrères. Les poches et hauts-de-forme bourrés de dessins, Gavarni s’entretient vraisemblablement avec Honoré de Balzac, l’homme au cigare. Tandis que jouent des enfants, flânent quelques élégantes, nos écrivains et illustrateurs conversent et devisent agréablement. Abrités sous un kiosque de verdure, certains tiennent des feuilles de presse, d’autres rêvent ou somnolent nonchalamment. Haute en couleur, une chaisière surgit au milieu de cet aréopage masculin : rogue, elle gesticule et interpelle les mauvais payeurs ! Parmi eux, notre artiste, qui jusqu’à sa mort tirera le diable par la queue. Une belle illustration de la vie de bohème...
La Gazette Drouot N°16 - 22 avril 2011 - Chantal Humbert


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp