 |
|
| Castelli dans l’arène
|
Souvenir de l’Éden disparu, la ménagerie a aussi servi le pouvoir temporel !
Témoignant de l’alliance Républiques italiennes, un plat en fait la démonstration. |
 |
| À la Genèse du monde, tous les animaux vivaient en harmonie. Les fauves côtoyaient "les bestiaux et les bestioles", nous rapporte la Bible, et, sous la protection divine, chaque créature vivante trouvait à se nourrir dans le jardin d’Éden... jusqu’à la faute originelle de l’homme. Dorénavant, certaines bêtes seront domestiquées, d’autres, plus sauvages, matées, utilisées pour des combats, ou encore parquées dans des bâtiments spéciaux pour servir d’ornements et de divertissement aux grands de ce monde. On connaît les jeux du cirque de l’Antiquité, mais nettement moins ceux qu’à la Renaissance on appelait "chasses". Pratiquées à la cour de Cosme de Médicis, à Florence, ces chasses étaient connues, admirées et enviées dans toute l’Europe. Chaque souverain désirait un serraglio de’ leoni, bâtiment qui logeait les fauves et abritait la salle de combats. Le terme italien est issu du latin serrare ("fermer", "enfermer"), éloigné du «sérail» français, pour sa part évocateur d’images sensuelles et cruelles du harem du sultan. Une nuance importante. En effet, pour les Florentins, les lions sont assimilés à l’emblème de la cité, le marzocco – on fit même appel à Donatello pour sculpter le lion héraldique. Ces fauves étaient entretenus aux frais de la République et objets d’une attention soutenue des citoyens florentins. Le premier spectacle de combats organisé entre ou avec les fauves fut offert en 1459, à l’occasion de la visite du pape Pie II et de Galéas Sforza. La fière République est déjà sous la coupe d’un Médicis, Côme dit l’Ancien, le fondateur de la dynastie. Par ce divertissement, non seulement il étalait devant son rival milanais et le pape sa richesse, sa culture en remontant aux jeux de la Rome antique, mais il rabaissait aussi, à travers son animal symbolique, la fierté républicaine. Au XVIe siècle, Ferdinand Ier de Médicis fit raser l’ancien bâtiment et construire un nouveau serraglio, qui va perdurer jusqu’en 1780 |
 |
 |
Estimation : 10 000/15 000 euros
Castelli des Abruzzes, XVIIe siècle,
attribué à un suiveur d’Antonio Lollo,
atelier de Francesco Gruë. Plat en faïence à décor polychrome représentant une "ménagerie", diam. 43 cm.
Jeudi 23 juin, espace Tajan, à 17 h. Tajan SVV. MM. Lefebvre. |
 |
Cet édifice est connu par des récits de voyageurs, notamment ceux de Montaigne en 1580, d’un gentilhomme anonyme en 1606 et de Jérôme de La Lande, en 1765-1766. Il figure aussi dans plusieurs compositions de Jan van der Straet, dit Giovanni Stradano, dont une gravure fut probablement utilisée comme modèle pour ce plat en faïence de Castelli. Un plan envoyé en 1657 par le grand-duc de Toscane, Ferdinand II, au cardinal Mazarin désireux de construire une ménagerie à Vincennes pour le divertissement du jeune roi, Louis XIX, aujourd’hui conservé, avec les annotations de l’architecte Le Vau, au cabinet des Estampes de la bibliothèque nationale, nous renseigne avec exactitude sur la disposition des lieux. Des loges couvertes à l’usage des animaux, chacune possédant une courette, dotée de baies sur la rue, permettant aux passants de voir les animaux, formaient la partie occidentale du bâtiment rectangulaire ; l’ensemble était desservi par des couloirs périphériques. La partie orientale était pour sa part réservée aux combats, avec huit courettes fermées par des grilles où attendaient les fauves combattants, la huitième étant appelée "jardin pour le taureau". C’est la vue choisie par Stradano et par le faïencier de Castelli qui réalisa ce plat au XVIIe siècle. La scène est surmontée d’armes – "Deux gueules au château d’argent hexagonal crénelé, donjonné de trois pièces, celle du centre plus haute, ouvert et ajouré du champ, au chef d’or chargé d’un aigle de sable couronné du champ issant de la partition" – encadrées par les initiales "A.G.", identifiées comme celles de la famille génoise Giustiniani, qui donna six doges à la république rivale de Venise dans le contrôle du commerce avec l’Orient. L’origine des Giustiniani de Gênes remonte à 1362, lorsque douze notables fondateurs de la Maona, société commerciale pour l’exploitation des possessions de la République dans le Dodécanèse, adoptent ce nom, peut-être issu des Vénitiens éponymes installés dans cette cité. Au XVIIe siècle, deux membres de cette aristocratique famille peuvent se rapporter à nos initiales : Alessandro Longo, doge de Gênes de 1611 à 1613, ou Andrea – fils de Cassano Banca, qui, parti de Chio, s’installa à Messine -, nommé en 1631 héritier universel de Vincenzo Giustiniani, humaniste qui sut aussi protéger et accroître la fortune familiale. À une époque où les rivalités entre cours et états italiens s’atténuent enfin, rien de mieux qu’un sujet florentin exécuté dans les Abruzzes, près de Naples, pour une famille génoise...
Un superbe résultat, n’est-ce pas ? |
 |
| La Gazette Drouot N°24 - 17 juin 2011 - Anne Foster |
|
|
|
|
 |
 |
|