La Gazette Drouot
Une toile de Abraham Mignon
EN RÉGIONS / Opulence baroque

Une table succulente, dressée par Abraham Mignon, annoncera prochainement, à Rouen, les agapes
de fin d’année. Prêts à consommer ?

Longtemps, on s’est peu intéressé aux fleurs, aux fruits, aux poissons et aux volailles représentés comme accessoires au coeur des tableaux. Il fallait attendre le XVIIe siècle pour que la nature morte s’affirme avec force. Fête pour le regard et motif de réflexion, elle se manifeste vite en Europe comme la principale expression de la culture picturale et du marché de l’art. S’en faisant une spécialité, les artistes flamands et hollandais réalisent de magistrales compositions. Ils se distinguent par leur prodigieuse habileté à rendre le plus difficile, la verrerie, les plats et les hanaps en orfèvrerie ou la fine porcelaine de Chine... Les sujets les plus appréciés se révèlent les «ontbijt», des collations légères, et surtout les «bancket», qui montrent des tables servies, dérivant de la Cène et des noces de Cana. Jan Davidsz de Heem, un des maîtres de l’école d’Utrecht, opère une révolution dans leurs compositions en les rendant moins austères, plus luxueuses et plus foisonnantes. Avec adresse, il bâtit de spectaculaires pyramides de délices gastronomiques, art qu’il enseigne à ses élèves, dont le plus brillant est sans conteste Abraham Mignon. Natif de Francfort-sur-le-Main, ce dernier part pour Utrecht avec Jacob Marell, un confrère également marchand de tableaux. Inscrit en 1669 à la guilde de Saint-Luc, il reprend les thèmes de Jan Davidsz de Heem, entrant même en concurrence avec lui par sa touche, plus subtile, et par sa maîtrise de l’équilibre décoratif. En quête de raffinements séduisants, Mignon met en scène de somptueuses tables dressées, où trônent des objets de prix associés à diverses denrées. Répondant à la forte demande d’une clientèle aisée, elles sont traitées avec naturalisme et peintes dans un esprit de fidélité au réel. Ces tables constituent souvent les notes d’une partition spirituelle complexe, qui en font un symbole des vanités. Certaines, éblouissantes, sont du reste entrées dans des collections prestigieuses, comme celles de l’électeur de Saxe et du roi Louis XIV. Quant à ce Déjeuner, avant d’appartenir aux descendants du comte de Reilhac, il avait été acquis en 1867 à l’Hôtel Drouot, lors de la vente des oeuvres du comte de Schönbron. Portant la signature de Mignon en toutes lettres sous la grenade, il est proche par certains éléments de tableaux conservés au Rijksmuseum à Amsterdam ou au musée de la Chartreuse de Douai. Les aliments savamment agencés et reliés par des rythmes colorés font l’éloge du goût. Attention, toutefois, la vanité du plaisir que l’on prend à se délecter de ces mets, appétissants mais périssables, rappelle aussi que nous sommes mortels. Les huîtres, considérées comme aphrodisiaques, exprimeraient le plaisir charnel, tandis que le citron joliment découpé en ruban signifierait l’écoulement du temps, l’amertume de la brièveté de la vie. Ils s’opposent aux grenades, emblèmes de la résurrection du Christ, et au vin blanc du Rhin contenu dans un beau verre roemer à cabochons ; faisant allusion au sacrement de l’Eucharistie, ils suggéraient le salut pour tout chrétien. Réalisme, composition élaborée, langage codé indiquant une vision du monde, sans omettre un pedigree prestigieux : des ingrédients de choix pour une symphonie gourmande qui devrait éveiller les papilles de nombreux collectionneurs. Un dernier conseil ? Festoyons sans complexes.

kiki

Abraham Mignon (1640 -1679), Un Déjeuner, huile sur toile,
signée, 75 x 62 cm.


QUAND ?
Dimanche 22 novembre 2015



OÙ ?
Rouen. Bisman SVV. M. Millet.


COMBIEN ?
Estimation : 300 000 €

La Gazette Drouot n° 39 du vendredi 13 novembre 2015 - Chantal Humbert


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp