La Gazette Drouot
Une toile de Vik Muniz
En trompe l’oeil...

Détournement, à l’aube du XXIe siècle : un plasticien brésilien s’empare du portrait
d’un poète russe par un photographe constructiviste. En pleine Fiac, une affaire en or noir !

Vik Muniz est un artiste d’origine brésilienne vivant à New York, qui reconstruit des images à partir de matériaux plutôt inattendus. Il a été révélé en 1995 par ses Sugar Children, des portraits d’enfants noirs souriants... réalisés avec du sucre blanc. Une prouesse, du type de celles développées sur les trottoirs des cités par nos habiles artistes de rue ? Que nenni. Le choix du matériau n’a rien d’anodin, Munik ayant photographié ces enfants alors qu’il était en vacances sur l’île Saint-Christophe, dans les Caraïbes. Il avait rencontré les parents des joyeux bambins, adultes amers, endurcis par un travail harassant dans les plantations de cannes à sucre. S’il adoucit l’amertume du café, l’aliment est ici la triste métaphore du processus contraire, qui sûrement atteindra ces enfants. L’artiste reconstruira ensuite les icônes de la mémoire collective, qu’elles appartiennent à l’histoire de l’art ou qu’elles soient issues des médias, avec de la confiture, du chocolat, de la poussière, des jouets en plastique... En 1998, par exemple, sa Medusa marinara figure, dans une assiette de spaghettis à la sauce tomate, la célèbre Tête de Méduse du Caravage (musée des Offices, Florence). La mémoire de ces interventions est conservée par la photographie. «Il y a deux constantes dans mon travail. Je réalise toujours des compositions qui représentent autre chose. Et celles-ci ont une durée de vie limitée. Je suis un photographe. Si une chose n’est pas éphémère, pourquoi la photographier ? [...] Ce qui me fascine vraiment avec le processus photographique, c’est qu’il atteste de l’existence de choses. Une flaque de chocolat en forme de portrait de Freud appartient soudain à l’histoire de son sujet. La photographie révèle leur vraie identité en tant qu’objets.» Certains critiques, notamment nord-américains, rattachent son travail à la tradition sociale établie par les pionniers de l’art conceptuel brésilien des années 1960-1970, comme Hector Oiticica, Lygia Clarck et Cildo Meireles. Il s’agit de susciter une participation du spectateur, qu’elle soit corporelle, tactile ou olfactive. Les matières utilisées par Muniz l’inscrivent en effet dans cette lignée. Durant trois ans, à Jardim Gramacho –la plus grande décharge du monde, près de Rio –, il a réalisé un projet avec les hommes et les femmes qui trient les ordures, Waste Land, objet d’un film. Les portraits photographiques de personnalités marquantes du lieu étaient projetées sur le sol à très grande échelle, pour être transfigurés par lui-même et les «catadores» avec des déchets. Il a ensuite photographié les compositions ; la vente des tirages a rapporté 250 000 $ aux habitants de la décharge, mais leur a aussi redonné de la dignité.
laboureur
Adjugé 22 500 euros frais compris.
Vik Muniz (né en 1961), Maiakowski,
after Rodchenko (Pictures of Caviar), 2004, V-Print, numéroté 1/4 AP, 151,5 x 101,5 cm.
Samedi 22 octobre, Drouot-Montaigne. Cornette de Saint-Cyr SVV.
Notre artiste ne travaille pas qu’avec les matières ignobles, «non nobles» au sens latin. La preuve avec notre portrait de Vladimir Maïakovski, réalisé en 2004 avec du caviar. Dérive haut de gamme destinée à séduire un public «bling bling» ? Peut-être pas. Muniz a utilisé un portrait photographié, il y a quelque quatre-vingts ans, par Alexander Rodtchenko. En 1923, le Soviet tente de relancer l’économie de l’Union. C’est la Nouvelle politique économique (NEP), qui nécessite un effort publicitaire évident. Les deux artistes fondent alors la société Publiconstructeur Maïakovski-Rodtchenko, le premier imaginant des slogans percutant et le second, un traitement graphique à la hauteur. Les deux hommes avaient déjà étroitement collaboré, Rodtchenko ayant pris en charge la maquette de la revue Lef – organe du front gauche de l’art, groupe fondé par le poète – et illustré certains recueils du futuriste. Leur but était de faire entrer l’art dans le quotidien du peuple. En utilisant du caviar pour reproduire une photographie de 1924 prise en pleine NEP, Muniz fait sens. Les perles noires de la Caspienne, symbole élitiste du monde prérévolutionnaire, sont détournées pour évoquer un projet politico-social historique réunissant deux acteurs de l’avant-garde.
La Gazette Drouot N°35 -14 octobre 2011 -Sylvain Alliod


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