La Gazette Drouot
Coup de coeur - Un piano Steinway
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Un Steinway néoclassique
De la rencontre entre une firme américaine et des sculpteurs français naît un piano orné de putti et d’une lyre... Une surprise de taille bientôt aux enchères.

Adjugé 27 000 euros.
Piano forte en érable et citronnier sculpté, signé Guéret Frères,
Paris, vers 1868, 126 x 147,5 x 67 cm.
Lyon. Dimanche 22 octobre 2006.
Anaf Arts Auction. M. Dillée.

Alliance du mobilier néoclassique de la seconde moitié du XIXe siècle et des inventions modernes de la firme américaine, ce piano est un rare témoignage de l’essai d’implantation de Steinway and Sons en France. Selon l’expert Guillaume Dillée, la rencontre a sans doute eu lieu durant l’Exposition universelle de Paris, en 1867. À cette occasion, l’entreprise Guéret Frères était distinguée pour son "perfectionnement dans la fabrication des meubles sculptés", tandis que Steinway obtenait pour ses modèles novateurs une médaille d’or, la première attribuée à une compagnie américaine. Outre les marques de Steinway et des sculpteurs français, notre piano arbore le numéro de série "14561" et une date. Le numéro correspondrait, selon la firme américaine, à l’envoi d’un piano le 8 janvier 1868 aux Frères Mangeot, à Nancy, le 5 juin 1866 indiquant la date du dépôt du brevet par William Steinway concernant l’invention du double cadre en fonte pour les pianos droits, utilisée ici.
L’histoire de la grande fabrique américaine débute en Allemagne, avec Heinrich Engelhard Steinweg, né à Wolfshagen dans le Harz, en 1797. D’abord luthier, il fabriqua son premier piano en 1835. Les affaires devenant difficiles après la guerre de 1848, notre facteur décide de traverser l’Atlantique pour se lancer aux États-Unis ; Heinrich Engelhard Steinway décède à New York en 1871. Ses fils Karl, Heinrich, Wilhelm et Albert l’avaient suivi, Théodore demeurant à Brunswick aux commandes de la firme familiale, qui s’appelle aujourd’hui encore Grotrian-Steinweg. Steinway and Sons vit le jour à Manhattan, en 1853. La grande solidité de ses pianos, les accords puissants rendus possibles grâce à la fameuse invention du cadre en fonte d’une seule pièce, et du piano carré à cordes croisées en 1855, assurent sa popularité auprès des musiciens romantiques.
Forte de ce succès, la firme Steinway cherche désormais à s’implanter sur le vieux continent. Pour ce faire, elle s’adresse aux meilleurs, en l’occurrence les sculpteurs parisiens Guéret et les facteurs nancéiens Mangeot. Après un voyage à New York pour apprendre les techniques américaines, Édouard Mangeot, de retour à Nancy, entame dès 1867, avec son frère Alfred, la collaboration avec Steinway. Les Mangeot fabriquèrent des pianos très proches des modèles américains, mais se firent aussi remarquer en inventant le piano "à claviers renversés", en 1876. Mais il est temps de présenter les sculpteurs de ce surprenant objet. Denis-Désiré et Onésime Guéret fondent en 1853 l’atelier Guéret Frères au 7, rue Buffault, puis au n° 216 de la rue La Fayette, leur magasin étant situé boulevard de la Madeleine. Leur créneau ? Le pastiche, la réinterprétation des styles anciens, notamment Renaissance, Louis XIV et Louis XVI. La profusion du décor était en effet très à la mode sous le Second Empire, suite à l’émergence d’une riche bourgeoisie. Putti, lyre, colonnes à chapiteaux ioniques, lambrequins ou masques sont les symboles du goût néoclassique. Steinway cherchait à séduire cette nouvelle clientèle avec un modèle véritablement impressionnant.
Ils réitérèrent d’ailleurs l’expérience en 1878, avec la présentation à l’Exposition universelle de Paris d’un piano influencé par le japonisme et exécuté par le duo nancéien Majorelle-Mangeot, qui obtint une médaille d’or. Mais c’est en Allemagne que se concrétise finalement leur implantation en Europe, avec l’ouverture d’une usine à Hambourg en 1880, puis, en 1909, à Berlin.
Caroline Legrand
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