La Gazette Drouot
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Coup de coeur - Une toile de Vallotton
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Vallotton ou le "paysage composé"
Lorsque Félix Vallotton s’affirme de plus en plus paysagiste,
il cherche à traduire l’émotion ressentie devant la nature d’après des souvenirs.
Adjugé 336 000 € frais compris.
Félix Vallotton (1865-1925), Le Brouillard, effet de mare, 1910,
huile sur toile, 88 x 82 cm.
Paris, vendredi 22 juin, salle 4.
Doutrebente SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Farouche, pessimiste, singulier... Les contemporains de Vallotton hésitaient quant au choix de l’adjectif pour expliquer et le peintre et son oeuvre. Sa carrière fut faite de coupures, de virages déroutants. Dès ses débuts, il voit en Holbein "Le maître unique en l’art de faire vivre un personnage (...) sans attenter en rien à l’apparence physique du modèle, avec même, au contraire, un tel scrupule de conscience qu’il en note les moindres détails ". Cependant, Vallotton laisse, aux côtés de ses figures peintes au scalpel et des couleurs stridentes de ses oeuvres de la période nabie, de sages vues de Lausanne. Sages ? Sous la sobriété des couleurs se cache une découpe de plans savante et une subtile manière de faire jouer la lumière, créant un certain sentiment de malaise. Les paysages qui servent de fond à ses baigneuses se stratifient le plus souvent en bandes parallèles, avec quelques ondulations stylisées pour l’eau et les nuages. À partir de 1909, Vallotton et sa famille passent leurs étés à la villa Beaulieu, à Honfleur ; malgré les nombreux amis de passage, la tension familiale, le peintre profite d’un vaste atelier aménagé dans une ancienne grange. En janvier 1910, à la galerie Druet, Octave Mirbeau rédige la préface du catalogue et note : " Quand je regarde cette exposition magnifique, entre les poèmes de chair et d’âme, j’aperçois des paysages qui sont là, comme un repos pour nos émotions et pour affirmer, encore, la grandeur de la vision de ce rare artiste (...) Je connais des peintres différents de M. Vallotton, j’en connais de plus séduisants peut-être, je n’en connais pas de plus forts. " Manguin vient séjourner l’année suivante en Normandie  ; avec son ami et confrère, Vallotton peint ses derniers paysages d’après nature. Il a justement trouvé dans cette région cette nature qui atteint son âme, " ce pays, note-t-il dans son journal, dont les frondaisons veulent un accompagnement de nuages et de gris ". Dans le tableau proposé ici, peint cette année-là, les hauts arbres, les troncs rabougris aux formes inquiétantes émergeant des massifs d’arbustes, la prairie constellée de boutons d’or forment un écrin circulaire, presque parfait, à une mare d’un vert glauque rehaussé par la masse vert foncé du buisson, au premier plan à droite. Pour créer cette atmosphère toute d’introspection, séduisante par son étrangeté même, le peintre joue de la simplification des formes, du contraste entre la brume et la lumière, sur les bords de ce plan d’eau immobile, qui agit comme un miroir et un aimant. Le pudique Vallotton livre ainsi, sous couvert d’une représentation de la nature, ses sentiments intimes, la complexité de sa vie d’artiste et d’homme. Sublime coloriste, il émerveille par les gammes de gris, gris bleu violet, gris mauve, et retrouve la palette de verts si réussie dans la nature, mais si difficile à rendre en peinture. Une manipulation voulue : " Je voudrais reconstituer des paysages sur le seul secours de l’émotion qu’ils m’ont causée, quelques grandes lignes évocatrices, un ou deux détails choisis sans superstition d’exactitude "...
Anne Foster