La Gazette Drouot
Photographies de Rome en 1855
Incunables photographiques

Un rarissime ensemble de vues de Rome prises vers 1855 apporte un regard neuf sur les primitifs.
Gros plan sur le monde des calotypistes.

L’Italie en général et Rome en particulier exaltent depuis toujours de merveilleux sentiments – et voient naître autant d’admirables vocations. Au milieu du XIXe siècle, la cité papale est encore le passage obligé pour l’amateur d’art ; si la tradition du Grand Tour a quelque peu évolué, elle n’a pas totalement disparu. Ainsi, les aristocrates anglais ou français, dans la mouvance du retour à l’antique, continuent de venir y admirer les vestiges du passé, tandis que les guides touristiques, de plus en plus nombreux, incitent les voyageurs du monde entier à emprunter tous les chemins, maritimes ou désormais parfaitement ferrés, qui mènent à Rome. Les artistes ne sont pas en reste. Nul ne se permettrait de faire l’impasse sur ce voyage indispensable à leur curriculum vitae. Ainsi, une véritable communauté prenait-elle place aux terrasses du célèbre café Greco. Nous sommes à la fin des années 1840 ; autour de l’Italien Giacomo Caneva et du Français Frédéric Flachéron, tous deux peintres, s’est formé un groupe de jeunes artistes pleins d’espoir et d’idéals, prêts à tout essayer. Une grande nouveauté anime alors ce petit cercle : le calotype. Une véritable révolution, même, par rapport au daguerréotype. Ce procédé – inventé par William Henry Fox Talbot en 1840 et introduit cinq années plus tard en Italie par l’un de ses amis, Calvert Richard Jones – permet la reproduction à plusieurs exemplaires d’une même prise de vue ! Le négatif obtenu sur un papier sensibilisé au gallo-nitrate d’argent est exposé à la lumière dans la chambre noire, puis développé chimiquement ; il est ensuite tiré en positif grâce à la technique du papier salé, trempé dans du chlorure d’argent puis mis en contact avec le négatif et enfin exposé au soleil... Si cette technique empruntant au grec kalos, «beau», sera rapidement supplantée sur le marché professionnel par le collodion, plus précis et au temps de pose inférieur, elle demeura chère aux artistes pour son grand potentiel esthétique. Talbot ne l’avait-il pas inventée afin de créer une base de travail pour peindre des tableaux de paysages italiens ? Le calotype permit à ces tout nouveaux photographes de réaliser les premiers tirages papier avec variations de couleur et retouches manuelles.
L'ensemble de 114 négatifs papier par le capitaine Louvel, représentant des vues de Rome vers 1855, récoltait 270 000 euros frais compris.
C.L., Place du peuple et le Pincio, vers 1855, négatif papier, signé à l’encre des initiales,
numéroté 10, 18 x 23,7 cm.

Marseille, samedi 21 mai. Damien Leclere SVV. M. Bennarroche.
Durant plus d’une décennie, entre 1848 et 1860, il fut le médium privilégié de photographes tels Gustave Le Gray et Charles Nègre, mais aussi de peintres, comme Delacroix, et, enfin, des archéologues. Photographier était tout à la fois à la mode et avant-gardiste, chacun pouvait devenir artiste, hommes d’affaires et politiques s’y mettaient aussi. À quelle catégorie appartenait notre C.L. ? Telle est la question que chacun se posera devant les 114 négatifs sur papier, répartis en 58 lots aux estimations variant entre 500 et 3 000 euros, présentés ici avec faculté de réunion. Le Capitole, le Forum, le Colisée, la colonne Trajane, le château Saint-Ange, le Vatican, la Villa Borghèse ou la place Navone... aucun endroit n’a été oublié par notre photographe anonyme. Quelques détails éclairent toutefois sur cette personnalité. Selon les dates de certains clichés, l’homme fut présent à Rome dès 1849 et jusque 1860. Si l’on en croit les légendes manuscrites à l’encre, il serait français. Par ailleurs, il se serait amusé à se représenter sur certaines photos, en chapeau de paille et redingote. Facétieux, donc, notre personnage n’en maîtrise pas moins la perspective. Et puis, à côté de vues archéologiques, quelques audacieux clichés mêlant arbres et architectures révèlent des effets esthétiques manifestes. Le voile s’est peut-être quelque peu levé dernièrement sur l’identité de notre mystérieux C.L. Dans le catalogue de l’exposition consacrée par la BNF, en début d’année, aux «Primitifs de la photographie», Sylvie Aubenas présente un album de clichés sur Rome portant le même monogramme, mais avançant aussi le nom de son auteur, le capitaine Louvel, en poste à Rome avec l’armée française d’occupation. Quoi qu’il en soit, un oeil neuf qui se place pour la première fois devant un objectif et tente de retranscrire ses émotions. Un instantané d’exception.

Temple dans les jardins de la Villa Borghèse, vers 1855, négatif sur papier, signé à l’encre des initiales. 25,1 x 18,1 cm (détail)
Marseille, samedi 21 mai. Damien Leclere SVV. M. Bennarroche.

La Gazette Drouot N°19 - 13 mai 2011 - Caroline Legrand


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