La Gazette Drouot
Une massue épieu Mochica
Arme au poing !
La civilisation mochica n’en finit pas de délivrer ses secrets, au fil de découvertes qui révèlent peu à peu sa complexité. Trésors artistiques à l’étude.
N…’imaginez pas un glorieux combattant mochica allant fracasser la tête d’un belliqueux ennemi avec cette massue épieu hérissée de crocs ! De fait, il s’agit d’une arme de prestige. L’importance de ce type d’armes a été révélée par les fouilles menées dans les tombes royales de Sipan, dans la région de Lambayèque, où l’on en retrouvait à côté des souverains. Exhumé en 1987, ce site funéraire est considéré comme l’une des plus grandes découvertes archéologiques de ces quarante dernières années. Il a permis d’approfondir notablement les connaissances sur cette civilisation, qui s’est développée du Ier au VIIe siècle de notre ère au nord du Pérou.
Contemporaine de celle de Nazca, installée plus au sud, la civilisation mochica est l’une des plus grandes cultures andines, au même titre que l’empire Inca qu’elle précède de plus de cinq siècle. Sur le plan artistique, outre l’architecture monumentale en brique, les Mochicas ont particulièrement brillé dans le travail de l’or et de la céramique. Les fouilles de Sipan ont ainsi révélé d’extraordinaires bijoux. Leur technique de dorure sur cuivre était elle aussi étonnamment élaborée. L’Occident devra attendre le XIXe siècle pour obtenir, grâce à l’électrolyse, des dorures d’une telle qualité ! Mais l’art mochica s’est avant tout épanoui dans le domaine de la céramique. En l’absence d’écriture, cette dernière a servi de support à la transmission de leurs modes de vie et de leurs croyances. En 2010, une exposition du musée du quai Branly, intitulée Sexe, mort et sacrifice dans la religion Mochica, s’appuyait sur l’étude de 134 céramiques pour décortiquer une surprenante iconographie religieuse, associant l’acte sexuel et le sacré, un cas unique dans l’art précolombien (voir page 174 de la Gazette n° 14 du 9 avril 2010). Ces créations sont également riches en enseignements concernant les pratiques guerrières.
Adjugé 200 000 euros frais compris.
Culture Mochica, côte nord du Pérou, intermédiaire ancien, 531-665. Massue épieu ornée de trois têtes de jaguar, bois, incrustation d’hématite, os, cuivre et coquillage. h. 116,5 cm.
Mercredi 21 mars 2012, salle 2 – Drouot-Richelieu. Binoche et Giquello SVV. M. Blazy.
La sempiternelle répétition d’images de soldats toujours parés de la même manière, avec in fine, le sacrifice du vaincu dont le sang est bu par une divinité, a d’abord conduit les spécialistes à supposer que les scènes représentées n’évoquaient pas de vraies batailles, mais constituaient un rituel. La découverte par un archéologue canadien, Steve Bourget, de vertèbres portant la trace physique d’un égorgement, au sein même d’un lieu de culte, a fait la preuve que les scènes représentées étaient bien réelles. La présence de boue autour des squelettes a quant à elle permis de tirer la conclusion que ces sacrifices s’inscrivaient dans le cadre d’un rituel lié à la pluie… La civilisation mochica s’est en effet développée dans un milieu désertique, en mettant au point des techniques d’irrigations et de culture tout particulièrement complexes. La région est aussi vulnérable au phénomène climatique désormais connu sous le nom d’El Niño. Les activités militaires jouaient un rôle essentiel dans la société mochica, tant pour leur rôle défensif, attesté par l’existence d’édifices défensifs complexes, que sacré. Les guerriers bénéficiaient d’un statut particulier. Notre arme est reproduite en couverture de l’ouvrage de Sergio Purini, La sculpture en bois dans l’ancien Pérou (éd. Somogy, 2006). Le conservateur aux Musées royaux belges indique que “Sa tête orne en nombre le toit des auvents sous lesquels se tenait le souverain ou le dieu Ai Apaec”. Ce dieu félin est la première des divinités du panthéon Moche. Purini poursuit : “La disposition des trois têtes de jaguar dans la conception de cet emblème de pouvoir n’est pas purement décorative : la tête du sommet regardait le personnage qui venait se présenter au dignitaire, mais celui-ci se trouvait immédiatement confronté aux deux autres têtes dès qu’il faisait acte de soumission en s’agenouillant”. Vous avez dit efficace ? L’arme a bénéficié d’un traitement fort soigné : sculptée dans une seule pièce de bois, elle est rehaussée d’hématite, d’os et de cuivre pour souligner sa puissance expressive. Considérée comme l’une des plus belles massues épieux connues, elle n’a hélas pas réussi à empêcher la disparition de la civilisation mochica. Une théorie récente démontre que les phénomènes climatiques violents, qui ont ruiné certains édifices, ne sont pas les seuls en cause, une guerre civile ayant fait rage…
Détail bas
La Gazette Drouot n° 11 - 16 mars 2012 -Sylvain Alliod


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