La Gazette Drouot
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Coup de coeur - Livre en aluminium de Ruth Francken
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Irréductible
Célébrée par les philosophes et la critique, l’oeuvre de Ruth Francken reste méconnue
du grand public. Sous une réalisation impeccable, un discours des plus riches...
vizner

Adjugé 14400 euros, frais compris.
Ruth Francken (1924-2006), USA ou The Grand Scénario,
1969, série "Objekte",
livre en aluminium avec des lettres en bronze chromé,
gravé du nom et numéroté 1/20, 38 x 45 cm (détail).
Paris, jeudi 20 et vendredi 21 septembre,
salle 5-6.
Doutrebente SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.

Ruth Francken n’est réductible qu’à elle-même. Impossible, en effet, de la rattacher à l’un des mouvements marquants de la seconde moitié du XXe siècle. Depuis 1950 jusqu’au début de notre millénaire, sa trajectoire créative peut toutefois être «découpée» en séquences clairement indentifiables, chacune étant marquée par un renouvellement – souvent radical – des moyens utilisés. "Lorsqu’il n’y a pas de changement apparent dans une oeuvre, mais une évolution stationnaire, les artistes se vident, fabriquent des “produits sur demande” auxquels ils ont réussi à habituer leur clientèle – et pour rassurer les marchands", déclarait-elle en 1973.
Elle exclut de son oeuvre toute spéculation commerciale, concentrant son attention sur ce qu’elle appelait "la masse spirituelle". Pour cela, elle regarde aussi bien la peinture de Goya que celle d’Arnold Schonberg et n’hésite pas à convoquer Théodore Adorno, Walter Benjamin, Thomas Bernhard ou Marcel Duchamp...L
es références majoritairement mittle europa de Ruth Francken appartiennent à sa biographie : née à Prague, elle a passé son enfance à Vienne et travaillé à Berlin en 1964-1965 ; si elle s’installe en France dès 1952, elle a auparavant séjourné en Grande-Bretagne, aux États-Unis et à Venise. Ses origines juives participent également au thème du déracinement qui parcourt son travail.
Séduite par le Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein, tant par sa conclusion ("Sur ce dont on ne peut parler, on doit faire silence") que par ce qui sous-tend sa démonstration – les problèmes du monde ne sont dus qu’à des confusions engendrées par nos manières de parler –, elle donne le nom du philosophe à une série d’oeuvres réalisées au début des années 90. Et si Ruth Francken s’intéresse à la philosophie, les philosophes s’intéressent également à elle, Michel Butor et Jean-François Lyotard en tête, ce dernier étant l’auteur d’une Histoire de Ruth composée de chapitres menant de Prague à la cycladique Ios.
En 1964, Ruth Francken tourne le dos à la peinture – une pratique trop masculine selon elle –pour s’intéresser d’abord à la sculpture, via l’édition de bronzes, avant de se tourner vers la création d’objets-sculptures, certains sonores, puis de reliefs photométalliques. Un peu plus tard, pour la série des portraits Mirrorical Return, elle déchire les photographies, "un acte propre à la femme" qu’elle apparente à une naissance. Par ailleurs, son oeuvre multiforme est traversée par des portraits devenus autant d’Hostages, de têtes aux orbites vides, de ciseaux castrateurs, de volcans en éruption, de morceaux de bois calcinés et de cendres. Gravures, peintures, sculptures, photographies, objets et techniques mixtes ont en commun la monumentalité, une force ainsi résumée par Lyotard : "Si Ruth dispose un labyrinthe de miroirs, ce n’est pas pour que vous vous y regardiez, mais pour blesser vos visages et y faire couler le suc de l’altérité sans fin, qui exige la création pour se manifester"...
Sylvain Alliod