La Gazette Drouot
Une poudreuse en marqueterie
À livre ouvert
Un meuble qui se regarderait comme un tableau ?
Ou plutôt, se lirait... tant il y a à découvrir sur la vie d’un certain marquis de La Fayette.
Rien n’est sûr, mais selon des héritiers du grand homme, notre meuble aurait été conservé au château familial de Chavaniac, en Haute-Loire, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Difficile en tout cas de douter d’une noble destination devant un tel décor... Quatre fixations anciennes suggèrent la fonction de table d’accouchée avant celle de poudreuse. Comprenez un meuble de toilette à abattant, découvrant un miroir destiné à la coiffure et au poudrage des perruques. Les soins de beauté tiennent au XVIIIe siècle une place telle dans la vie quotidienne, qu’ils sont souvent prétexte à réunion et donnent naissance, dès l’époque Louis XV, à la création de mobilier dédié. Née dans les années 1730, la mode de la marqueterie de paille perdure durant tout le XVIIIe siècle. Certains, dont on ne sait de quelle corporation ils dépendent, se spécialisent dans cette technique et vendent leurs productions dans des boutiques spécifiques. De menus objets pour l’essentiel, mais aussi quelques commodes, tables, encoignures, secrétaires, bureaux de pente. Rares sont ceux parvenus jusqu’à nous. C’est dire l’importance de cette poudreuse, dont la facture naïve indique qu’elle serait l’oeuvre d’amateurs plus que de professionnels. Peut-être un chef-d’oeuvre de compagnon, la complexité du décor laissant toutefois imaginer qu’il se serait associé à des frères d’une loge maçonnique pour composer cet hommage à l’homme politique français, héros de la guerre d’Indépendance américaine, initié dès ses dix-huit ans. Sacré programme, en effet, que celui qui s’offre à nous...
Adjugé 185 910 € frais compris.
Poudreuse en marqueterie de paille polychrome, ouvrant par un tiroir en ceinture et un plateau découvrant un miroir et dix casiers, vers 1790, 80,8 x 50,4 x 66 cm.
Vendredi 20 mai, salle 4 - Drouot-Richelieu. Aponem Deburaux SVV.
À tout seigneur, tout honneur, commençons par le plateau : un rivage maritime avec un voilier illustrant la côte est des États-Unis, les ruines du château familial de Vissac en Auvergne, un chasseur témoignant de la passion du «héros des deux mondes» pour cette activité, la ferme avec la vache et l’appenti au toit de chaume typique de Chavaniac, un cavalier distribuant des pièces de monnaie – image de la générosité du marquis –, dont la monture se dirige vers l’Amérique. Sans oublier, parmi les signes cachés, les nombres magiques, 7 et 10, des marches d’escaliers montant au moulin et à la maison. Sur la ceinture se côtoient, entre autres, une branche d’acacia symbole de mort et de résurrection, la balance du Jugement dernier, une branche de chêne – arbre royal – surmontée de l’oeil qui voit tout. Un moulin au toit en équerre fait face à une barque à rameur et à un voilier, visions du jeune apprenti et du futur aventurier. Des médaillons à décor caractéristique des loges militaires encadrent un paysage centré d’un pont, évocation du voyage ou du pèlerinage, la devise Nobis altum supra («pour nous, au-dedans est au-dessus»). Pure maxime maçonnique incitant à poursuivre le chemin à l’intérieur de la poudreuse. Unique en son genre, un ensemble de dix compartiments ornés de casques à plumet, de trophées, de casques, de drapeaux... rappelle la vocation militaire du jeune La Fayette. Des instruments de musique illustrent le concert fraternel organisant le monde, une palette, un compas, un rapporteur, une lunette, etc., évoquent combien les arts et les sciences sont indispensables à la connaissance de la nature. Deux coeurs en flamme percés de flèches marquent l’amour entre La Fayette et son épouse, Adrienne de Noailles. Un couple d’indiens en pied dans une campagne plantée de cactées, armes au repos – puisque tenues de la main gauche –, rappelle qu’en 1779 le sieur de La Fayette rallia à la cause des insurgents cinq cents Hurons et Iroquois, au nom de «leur ancien amour pour les Français». Un peu plus tard, il ira jusqu’à recevoir le nom d’un des guerriers, Kayewla, et signera un traité d’alliance. Marie-Joseph Paul Gilbert du Motier, marquis de La Fayette (1757-1834), n’a que vingt ans quand il foule le sol du Nouveau Monde pour la première fois, répondant favorablement à l’effort de recrutement de Sileas Deane et Benjamin Franklin. Trois autres expéditions le verront se couvrir de gloire, notamment lors de la bataille de Yorktown. En 1824-1825, il fait une tournée triomphale dans 182 villes. Trente-sept loges maçonniques portant son nom se disputent sa présence. Les souvenirs portant sa marque passés sous le marteau ces dernières années ont été l’occasion d’enchères enflammées. Un conseil, donc, à destination des amateurs de notre meuble : qu’ils ne soient pas sur la paille.

Adjugé 185 910 € frais compris.
Poudreuse en marqueterie de paille polychrome, détail
Vendredi 20 mai, salle 4 - Drouot-Richelieu. Aponem Deburaux SVV.

La Gazette Drouot N°19 - 13 mai 2011 - Claire Papon


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