La Gazette Drouot
Une toile de Giovanni Battista Salvi
Lorsque l’Enfant paraît

Un touchant tableau religieux fêtera Noël avant l’heure dans une prochaine vente bourguignonne.
Attention, chef-d’oeuvre !

Le protestantisme refusant le culte des saints et de la Vierge Marie, la Sainte Famille s’épanouit au XVIIe siècle dans l’art de la Réforme catholique. Tableau de dévotion, elle est aussi une ode à l’affection parentale. Des artistes ont ainsi à coeur de représenter Marie, Joseph et l’Enfant Jésus, invitation à un modèle familial idéal. Provenant d’une succession régionale, notre toile – inédite sur le marché – est l’oeuvre de Giovanni Battista Salvi, dit Il Sassoferrato. Proposée «dans son jus», la composition reprend un dessin préparatoire, conservé dans les collections royales de la reine d’Angleterre à Windsor. Sassoferrato, comme son confrère Carlo Dolci, se spécialise dans des tableaux empreints d’une grande élégance poétique. Très prisés par une clientèle privée, ils puisent leur inspiration dans Raphaël et l’art ombrien du quattrocento. Né à Sassoferrato dans les Marches, une province des États pontificaux, le jeune homme reçoit d’abord l’enseignement de son père Tarquinio Salvi. À Rome, puis à Naples, il achève sa formation auprès des héritiers bolonais des Carrache, s’inscrivant dans le courant du classicisme. En 1641, Sassoferrato signe un premier tableau d’autel, une magistrale Madone du Rosaire, exécutée à la demande de la princesse Pamphili di Rossano. Elle embellit l’église Sainte-Sabine à Rome. Transcrivant ensuite plusieurs grands tableaux religieux, il peint aussi les portraits de divers mécènes, surtout des prélats d’Église tel Monseigneur Ottavio Prati. Son autoportrait, conservé aux Offices de Florence, fut d’ailleurs offert en 1683 par le cardinal Chigi à Cosme III de Médicis.

vierge
Adjugé 144 000 euros frais compris.
Giovanni Battista Salvi, dit Il Sassoferrato (1609-1685), La Vierge et Joseph veillant l’Enfant Jésus endormi,
huile sur toile, 135 x 98,5 cm.
Dijon, samedi 19 novembre 2011. Cortot - Vrégille - Bizoüard SVV. Cabinet Turquin, Chantal Mauduit.

Mais sa notoriété lui vient des tableaux d’oratoire, réalisés pour des particuliers sensibles à sa peinture raffinée. Ils montrent la Vierge, le plus souvent accompagnée de l’Enfant. Ici, la scène est complétée de saint Joseph. À la fois tendre et vigilant, il révèle la place grandissante qu’occupe le compagnon de Marie dans la piété de la Contre-Réforme. Accomplissant les prophéties de l’Ancien Testament, le couple s’apprête à réveiller l’Enfant et à fuir en Égypte, comme l’indique le paysage suggéré à l’arrière-plan. Proche d’un tableau du Garofalo, intitulé le Sommeil de l’Enfant Jésus, il invite par-delà une scène d’apparence familière à méditer sur un des mystères essentiels de la religion chrétienne. Dénuée d’emphase, la composition renforce le sentiment de douceur ineffable et d’abandon surnaturel. Au coeur du tableau, Marie contemple son fils. Faisant le geste futur de Véronique lors de la Passion, elle soulève un voile, qui serait ainsi le substitut illusionniste du saint suaire, alors particulièrement vénéré des fidèles. Sassoferrato a choisi de placer les figures dans un cadre intimiste ; la scène se déroule sous une simple tenture, loin des effets spectaculaires de l’art baroque. La finesse d’exécution, la force des coloris, basés sur l’harmonie bleu, blanc et rouge, soulignent un métier sûr et brillant. Délicatement modelée, la lumière cisèle gracieusement les visages. Adoucissant les contours, elle atténue aussi la crudité du nu, à l’évidence observée d’après un modèle vivant. Au total, ces qualités opposées de naturel et d’idéal, de noblesse et de simplicité ont fait la réputation du Sassoferrato, l’un des plus éblouissants artistes du Seicento italien.

La Gazette Drouot N°39 - 11 novembre 2011 - Chantal Humbert


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp