La Gazette Drouot
un étui à couteaux
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De l’utile à l’agréable
Chic et choc notre étui à couteaux, mais surtout particulièrement raffiné. Un accessoire indispensable au voyageur, fleuron du nouvel opus de la collection Rullier.

Adjugé 5 000 euros.
France, XVIe siècle. Étui à couteaux en cuir gaufré figurant un poisson contenant trois couteaux et une fourchette. Manches en fer doré dotés de flasques en nacre,
terminés par un chapiteau corinthien couronné d’une chimère, long. de l’étui, 31,7 cm.
Mercredi 19 mai, salle 10 - Drouot-Richelieu. Fraysse & Associés SVV. Mme Houze.

La marque du coutelier, une serpe, n’est pas identifiée et deux fourchettes manquent à l’appel, mais qu’importe ! Notre objet, aussi rare que luxueux, utilisé très probablement à l’occasion de déplacements, témoigne du raffinement de son propriétaire. L’époque n’est pas encore aux couteaux fermants – dont la lame se replie dans le manche – car si ceux-ci existent depuis l’époque romaine, il faudra attendre le XVIIe siècle pour qu’ils fassent irruption dans la vie quotidienne. Et même jusqu’au milieu du siècle suivant pour voir ces précieux couteaux, dont la taille est inversement proportionnelle aux accessoires qu’ils renferment, cure-dents, tire-bouchons, tire-moelle, ciseaux, fourchettes et autres lames interchangeables... Des ensembles qui n’ont rien à envier aux couteaux suisses actuels ! Mais pour l’heure, de tels nécessaires sont encore introuvables. Nous sommes dans le dernier tiers du XVIe siècle. On rappellera qu’obligation est faite en 1567 au maître coutelier d’apposer une marque sur ses produits, garantissant la qualité du travail effectué. Le couteau de table, ou d’assiette, est apparu au siècle précédent. Jusque-là, il est arme ou outil à tout faire, porté à la ceinture et occasionnellement utilisé pour manger – exception faite des offices et des tables princières.
Au XVIe siècle, sa lame est encore pointue, car il sert à trancher, à découper, à désosser ou à porter à la bouche les aliments. Elle ne s’arrondit qu’au XVIIe. Un progrès que l’on attribue à Richelieu, ulcéré de voir à sa table son chancelier Séguier se curer les dents avec la pointe de son couteau. À quoi tiennent les choses ! Plus sérieusement, ce changement serait lié à l’évolution de la gastronomie – mets mijotés plutôt que rôtis, baisse de la consommation de viande – et des manières de table. Eh oui, on dispose maintenant d’une fourchette pour piquer. Pas moins de neuf siècles ont été nécessaires à cette dernière pour se diffuser en Europe. Son existence est attestée depuis le XIe, à la cour de Byzance et à Venise, ce qui ne l’empêche pas d’être encore considérée superfétatoire au début du XVIe siècle. Elle est alors munie de deux dents acérées, d’un manche en cristal, en ivoire, en os ou en corne. Réservée au service, elle sert à piquer la viande plus élégamment qu’avec un couteau... ou les doigts.
On rapporte qu’Henri III l’aurait découverte en 1574, à l’occasion de son passage dans la Sérénissime. Des fêtes somptueuses sont données en l’honneur du jeune monarque, quittant alors la Pologne pour le trône de France. Il est intrigué par cet ustensile de table au long manche nommé forcella, «petite fourche», qui offre l’immense avantage de porter les mets à la bouche sans tâcher cette fraise tuyautée et empesée que la mode impose de porter autour du cou, ni se salir les mains. Mais il s’agit encore d’un objet rare et personnel. D’où notre étui... Il faut dire aussi que, si elle permet de manger plus proprement, sa forme rappelle l’outil du diable, surtout avec ses extrémités encore pointues. Alors, méfiance ! On raconte que la pieuse Marie de Médicis préféra manger avec ses doigts... Louis XIV aussi, mais parce qu’il était, paraît-il, incroyablement habile à attraper les morceaux de viande en sauce. On doit finalement à la Régence la généralisation de la fourchette. Toutefois, elle ne possède à l’époque que trois dents. Enfin, au XIXe, on ne saurait manger sans elle. À trois exceptions près : les asperges, les fruits de mer, les oeufs à la coque... Que seraient nos couverts sans manche ? Celui-ci obéit souvent à la fantaisie du façonneur. Ainsi les nombreux objets ornés de scènes empruntées à la Bible, à la mythologie ou puisés dans la vie quotidienne. Tout simplement. Parfois, le choix du thème, comme du matériau, est lié à un répertoire afférent à l’usage ou à l’activité du propriétaire.
Le mystère reste entier quant au destinataire de notre nécessaire. Quelles chimères pouvait-il bien poursuivre ?
Claire Papon
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