La Gazette Drouot
Une miniature de Henry Collens
Les yeux noirs

Il a fière allure notre prince, vous ne trouvez pas ? Homme de guerre, il va marquer les voyageurs occidentaux par son esprit ouvert et sa grande culture. Retrouvailles.

Dans la famille Qâdjâr, je voudrais... le fils ! Le voilà, c’est Abbâs Mirzâ (1789-1833), fils cadet et héritier présomptif du sultan Fath Ali Shâh (1797-1834). C’est en 1779, avec Âghâ Mohammad Shâh, que débute la domination de la dynastie Qâjâr en Perse, en 1925 que le dernier souverain est déposé, remplacé par Reza Shâh Pahlavi. Issu d’une tribu turkmène de la côte orientale de la mer Caspienne, Âgha Mohammad appartient au groupe des Qizilbash, qui portèrent les Safavides au pouvoir. À la chute de la dynastie, en 1722, les Qâdjârs retournent les armes contre les Afghans et les Afshars. La lutte est féroce entre les différents clans à la conquête du pouvoir. En 1757, Aghâ Mohammad devient gouverneur d’Azerbaïdjan ; il impose son autorité sur une partie des territoires rassemblés, rétablissant pour un temps la suzeraineté persane sur la Géorgie. En 1786, il établit sa capitale dans une simple bourgade, néanmoins à la croisée d’axes importants, Téhéran. Il se fait couronner Shah en 1796, mais est assassiné l’année suivante. Son neveu Fath Ali Shâh lui succède, qui entre lui aussi dans le jeu des conflits entre les grandes puissances. En Occident, la rivalité franco-anglaise laisse place à l’opposition entre Russie et Angleterre. Chacun cherche à prendre pied en Iran et à tirer profit de ce pays en pleine transformation. Intervient enfin notre jeune Abbâs Mirzâ, que son père a nommé vice-roi d’Azer­baïdjan en 1799. Chasseur hors pair, excellent cavalier, il va combattre durant dix ans la Russie venue reconquérir la Géorgie, l’Azerbaïdjan et le Kharabagh. Celui que ses frères d’armes ont surnommé “prince vaillant”, qui a reçu l’aide des Anglais et des Français, est tenu en échec et doit, en 1813, signer le traité du Golestan. Fort de son expérience, il envoie les futurs édiles militaires se former en Europe, rénove l’industrie militaire, fortifie les villes. Il échoue une seconde fois face aux Russes et doit céder définitivement le Caucase. Considéré comme un pionnier de l’Iran moderne et l’un des princes qâdjârs les plus réputés pour son dynamisme et sa volonté de moderniser le royaume, Abbâs Mirzâ s’entoure à Tabriz d’une cour brillante, que fréquentent de nombreux envoyés étrangers.
Ceux-ci sont impressionnés par l’étendue de ses connaissances : il va jusqu’à construire un musée de la civilisation occidentale, apprend le français. Le prince instaure aussi le premier service régulier de poste, fait venir d’Europe des machines, s’attaque à la longue tradition de la vénalité des charges et à la corruption, fait dresser un état du cadastre des domaines privés et publics... Tourmenté par la tuberculose et ses deux échecs, Abbâs Mirzâ meurt alors que les troupes persanes tentent de reprendre Hérat et le Khoras­­san.
Son père s’éteint l’année suivante. Leurs descendants régneront jusqu’aux années 1920.

miniature
Adjugé 10 625 euros frais compris.
Henry Collens (1797-1879),Portrait du prince héritier Abbâs Mirzâ Qâjâr, miniature sur ivoire, Londres, vers 1830,
19,8 x 14 cm.
Jeudi 19 avril, salle 9 - Drouot-Richelieu. Kapandji - Morhange SVV. Mme David.
Notre miniature, comme une dizaine d’autres portraits, provient de la succession du sultan Ali Mirzâ Qâdjâr (1929-2011), neveu du dernier shâh. Né à Beyrouth, Ali Mirzâ a passé la majeure partie de sa vie à Paris et a publié, en 1993, Les Rois oubliés. Épopée de la dynastie Kadjare. Le prince Abbâs Mirzâ est ici, comme à son habitude, vêtu avec une certaine simplicité. Mais si sa barbe fournie et son nez aquilin sont fidèles aux descriptions, ses yeux,
ô combien attirants, sont plus clairs qu’ils ne l’étaient en réalité. Une liberté prise par Henry Collins, portraitiste et miniaturiste anglais, converti plus tard à la photographie, formé à la Royal Academy. Certaines de ses représentations de la noblesse britannique appartiennent aujourd’hui à de grands musées londoniens. L’artiste reprend ici une gravure réalisée en Iran par son compatriote Robert Kerr Porter, entre 1817 et 1820. Fascinant Orient...
La Gazette Drouot n° 15 - 13 avril 2012 - Claire Papon


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