La Gazette Drouot
Coup de coeur - Clavecin
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Concerto à l’italienne
Sur le devant de la scène, ce clavecin du XVIe siècle signé Dominicus Pisaurensis.
Une vedette italienne à la voix aussi éclatante que son allure...
Adjugé 162 380 € frais compris.
Dominicus Pisaurensis, 1570.
Clavecin italien à un clavier et deux registres de huit pieds.
Étendue actuelle : C-f’’’. Écrin et peintures du XVIIIe siècle, piétement du XIXe.
Nice, mercredi 19 mars 2008.
Nice Enchères SVV. M. Reinhard von Nagel.
De second rôle, voire simple doublure du luth pour accompagner le chant, il s’est hissé au rang de star entre le XVIe et le XVIIe siècle. Rameau, Bach et Mozart iront même jusqu’à composer des oeuvres rien que pour lui ! Vous aurez reconnu la vedette du jour, le clavecin. Bien que délaissé au profit de stars plus jeunes, tel le pianoforte, il revient aujourd’hui en haut de l’affiche. En effet, l’instrument sait comme nul autre unir le plaisir des yeux à celui des oreilles...
Notre clavecin italien du XVIe ne ternira d’ailleurs pas cette réputation.
À un mécanisme de précision, il allie un raffinement esthétique extrême. En outre, il affiche un âge inspirant le plus grand respect, puisqu’il approche des cinq cents ans. L’homme qui lui donna le jour en 1570 n’est pas non plus n’importe qui. Nommé Dominicus Pisaurensis ou Dominique de Pesare, ce facteur de clavecin, né sur les rives de l’Adriatique, a exercé son talent dans la cité des Doges, sans doute entre 1533 et 1600, et seuls quinze instruments de sa main nous sont parvenus. Rappelons que le clavecin, instrument à cordes pincées et à clavier, fut cité pour la première fois en 1397, sous le terme de clavicembalo.
Son invention est située en Italie. De là proviennent les clavecins les plus anciens conservés à ce jour, notamment celui du Victoria and Albert Museum à Londres, réalisé en 1521 par Jérôme de Bologne. Notre clavecin est à peine plus jeune que ce dernier et affiche toutes les qualités intrinsèques des vedettes italiennes : une construction légère, un seul clavier, une table d’harmonie ouvragée, en parchemin et percée d’une rosace, et une caisse moulurée en buis et cyprès. Comme toutes les stars, elle est fort vulnérable. Elle réclame donc des attentions, notamment l’ajout d’une caisse extérieure plus solide. Mais quel est son petit "plus", me direz-vous ? Ses deux registres de huit pieds. Cette disposition originale a fait de notre vénitienne l’une des toutes premières en son genre. À chacun de ses registres correspond un jeu de sautereaux, éléments qui pincent les cordes ; ainsi par une seule et même touche, notre clavecin peut faire vibrer plusieurs cordes. Pour plaire toujours plus, il a nécessité quelques petites retouches au cours des siècles. Aussi, son étendue va-t-elle aujourd’hui va du do grave au fa aigu... Autre coquetterie, son écrin, plus tardif. Le décor peint présente, sur le dessus et les côtés, des rinceaux, arabesques, amours et femmes dans des nuages, des paysages dans le style des peintres galants du XVIIIe siècle, Claude Gillot et son élève Antoine Watteau. Quant à l’intérieur du couvercle, il offre une scène hivernale typiquement nordiste, avec des patineurs évoluant dans un paysage avec moulin à vent. Vous l’imaginez bien, notre clavecin a durant sa longue carrière connu des spectateurs de renom. Ainsi figurent sur son linteau des mentions manuscrites de la naissance et de la mort d’un sérénissime prince de Toscane, ou celles du mariage d’une contessina, accompagnées des dates 1577, 1580 et 1581. C’est évident, l’instrument est passé entre de bonnes mains, princes, comtesses, peut-être même le grand duc de Toscane au XVIIIe...
Cosimo III possédait en effet une belle collection d’instruments dus à Pisaurensis. Soyons sans craintes, pour son prochain récital, notre clavecin délivrera une musique sans fausse note !
Caroline Legrand
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