La Gazette Drouot
Une toile de Nicolaï Kalmakoff
La femme infrarouge
S’il a toujours déclaré sa flamme à la gent féminine, du moins en peinture,
Nicolaï Kalmakoff reste un artiste rare sous le marteau. Rencontre.
Nu à l’aigle, L’Appel mystérieux, L’Ange rebelle, Amphitrite... Les titres en disent long sur les sources d’inspiration de notre artiste. Côté couleurs, elles sont à l’image du tableau proposé, pures et violentes, posées en aplats. Ne cherchez pas une quelconque teinte pastel, ni même un camaïeu, vous serez forcément déçu. Nicolaï Kalmakoff aime les mondes surnaturels peuplés d’animaux, l’érotisme au féminin, les lignes nettes et, comme les sécessionnistes viennois, les motifs byzantins rehaussés d’or. Mais il a sans conteste créé son propre univers dans des toiles au fini parfait et au trait sinueux, où la beauté côtoie le raffinement de la barbarie la plus perverse. Difficile, quand vous avez vu une de ses toiles, de ne pas reconnaître les suivantes. Bref, impossible de confondre. Plus que d’une signature, c’est presque de marque de fabrique que l’on peut parler. Rares sur le marché, ses oeuvres prennent toutefois plus facilement le chemin des enchères outre-Manche, outre-Atlantique ou en Hongrie que dans l’Hexagone. Toujours à la grande joie des collectionneurs et des marchands russes, qui depuis ces dernières années se les arrachent. Couleur, symbolique, violence de la thématique, tout dans cette peinture parle à l’âme russe.
Adjugé ?241 520 € frais compris (?190 000 € sans frais)
Nicolaï Kalmakoff (1873-1955), Le Couronnement, 1926, huile sur toile, 64 x 54 cm.
Vendredi 18 mars, salle 7 - Drouot-Richelieu. Millon & Associés SVV. Mme Ritzenthaler.
C’est peu de dire que la côte de notre homme, déjà honorablement établie, pourrait continuer sur sa lancée. Redécouvert il y a une dizaine d’années – comme d’autres de ses compatriotes de la diaspora – avec l’arrivée de cette nouvelle clientèle, son oeuvre reste à ce jour peu documenté. Tout comme sa vie, qui, sans être totalement mystérieuse, se résume à quelques lignes dans les ouvrages spécialisés. Pour vivre heureux, vivons cachés, prétend l’adage. Rien n’est toutefois moins sûr le concernant. Fils d’un général de l’armée russe et d’une mère d’origine italienne, Nicolaï Kalmakoff voir le jour à Nervi, sur la Riviera à quelques encablures de Portofino, mais regagne bientôt Saint-Pétersbourg, afin d’y recevoir l’éducation stricte du collège impérial. Parenthèse de douceur dans ce monde austère : les moments qu’il passe à écouter les récits merveilleux de sa gouvernante allemande... L’histoire ne dit pas s’ils auront une influence sur son inspiration artistique. C’est naturellement en Italie que le jeune homme part se former l’oeil, au contact des monuments ou des collections des maîtres primitifs. Il lui faut fuir la révolution russe et, après une période d’errance dans la campagne pétersbourgeoise, en Estonie et en Europe de l’Est, on le retrouve au début des années 1920 à Istanbul, puis dans différentes capitales européennes. Arrivé dans le Midi de la France vers 1925, il rejoint ensuite Paris, où il s’installe bientôt. Il n’en bougera plus et y mourra en 1955, dans le dénuement le plus complet. Sans vivre comme un ermite, notre homme ne fréquente guère le milieu artistique parisien et ses nombreux compatriotes fixés, comme lui, dans la capitale. Volonté de tirer un trait sur ses années de jeunesse en Russie ? Mystère. Kalmakoff fut en effet – aux côtés de Léon Bakst, Alexandre Golovine et Mikhaïl Vrubel – une figure active de l’art nouveau russe, cette période d’épanouissement et de création que poètes et artistes appelèrent, dans les années 1900-1920, «l’âge d’argent». En 1908, il signe le décor symboliste de la Salomé adaptée de la pièce d’Oscar Wilde par Véra Kommisarjevskaïa, où se mêlent, selon le dramaturge Nicolaï Evreimov, «le grotesque, le bestial, le fluorescent, le voluptueux». La chose fait grand bruit et les décors sont condamnés pour pornographie par le Saint-Synode après la générale... Cela n’empêchera pas le peintre de poursuivre, à Paris, les visions démoniaques et érotiques. Comme en témoigne notre reine médiévale, mi-ange, mi-démon, vierge pécheresse à la carnation marmoréenne, aux yeux baissés et au sourire esquissé, à la coiffe psychédélique couronnée par un monstre aux ailes de chauve-souris... Rien n’est simple !
La Gazette Drouot N°10 -11 mars 2011 - Claire Papon


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