La Gazette Drouot
Coup de coeur - Une chaise de dentellière du Velay
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Du coeur à l’ouvrage
Cette chaise de dentellière du Velay nous permet de remettre à l’honneur l’art populaire
de l’Auvergne. Un témoin d’un langage universel, celui de l’amour...

Adjugée 13 008 euros frais compris.
Chaise de dentellière, d’un ensemble de deux en hêtre sculpté, signée Jean-Pierre Salleirelles et datée 1807,
h 106,3 cm.
Mercredi 18 mars 2009, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Ferri SVV. Mme Houze.

L’habit ne fait pas le moine, c’est bien connu. Plus rurale, plus sauvage que sa voisine du nord, la Haute-Auvergne se distingue par un mobilier plus austère. Mais néanmoins d’une grande saveur. Le coffre, le bahut et l’armoire exhalent un frais parfum montagnard. Plus qu’ailleurs, peut être, l’art populaire s’est ici épanoui dans une sculpture naïve, exécutée au couteau ou au canif pendant les longs mois d’hiver ; les incisions sont nettes sans être trop profondes, les constructions, charpentées. Contrairement à la Lozère et au Cantal, où les teintes sombres dominent, le Velay aime la douceur blonde et les tons miel du pin, du noyer, du merisier – plus jaune que rouge – ou du hêtre, réservé aux sièges. Pas question d’ombrer les essences... Rappelez vous le Puy-en-Velay, ses églises haut perchées sur les pitons volcaniques...
Depuis le Moyen Âge, les fidèles se pressent dans la cité, point de départ de l’un des chemins de Saint-Jacques. Avec eux, bien sûr, une cohorte de marchands et de colporteurs, à qui l’on doit l’introduction et la diffusion de la fameuse dentelle aux fuseaux. Au XVIe siècle, cette pratique fleurit, procurant du travail aux paysannes qui peuvent l’exécuter à domicile. Cent ans plus tard, la dentelle est partout, du col aux bottes en passant par les manchettes, les gants et même les carrosse...
Louis XIII doit promulguer des édits pour réglementer son usage.
Trop, c’est trop ! Heureusement, saint François-Régis (1597-1640), un savant jésuite professeur au Puy, veille sur les dentellières et assure leur défense... avec un tel dévouement qu’elles en font leur saint patron, à sa canonisation en 1732. Le règne de Louis XV leur apporte une nouvelle vogue. Mais, comme en bien d’autres domaines, faveur et désaffection se succèdent. Une fois passée la tourmente révolutionnaire, l’activité renaît. La mode des ombrelles sous la Restauration donne à nouveau de l’ouvrage aux dentellières. En 1802, l’Exposition industrielle dans la cour du Louvre favorise l’émulation entre les fabricants. La première école pratique verra le jour en 1838, la chambre syndicale en 1862. On compte alors, au Puy, quelque 300 000 dentellières... Les choses se gâteront toutefois dans la seconde moitié du XIXe siècle. La dentelle à la main connaît des jours sombres, le métier mécanique lui faisant une terrible concurrence. Quant aux fabricants, ils se révéleront souvent plus soucieux de gain que de perfection de l’ouvrage. Mais ça, c’est une autre histoire...
Pour l’heure, pas de dentelle sans carreau, de dentellière sans quenouille, dévidoir et fuseaux. Concernant ces derniers, exécutés en bois tournés, sachez qu’il en faut une quarantaine pour un ouvrage courant et jusqu’à une centaine pour les plus sophistiqués. Et puis, n’oublions pas les indispensables accessoires d’autrefois, le ban pour poser les pieds, la boîte à fuseaux, la corbeille ronde pour les fils et les ciseaux, la planchette de bois (ou plioir) ajourée et décorée, sur laquelle est enroulé le travail accompli, le guéridon tripode, sur lequel prend place une boule de verre remplie d’eau pour amplifier et diffuser sur le carreau la lueur de la lampe à huile. Sans oublier la chaise basse à haut dossier, objet de bien des convoitises de la part des amateurs d’art populaire. Pour tenir son carreau sur les genoux, la dame était assise assez bas, même si bien souvent ses pieds reposaient sur une chaufferette – la rudesse des hivers auvergnats n’est plus à démontrer ! Foncés de paille, ces sièges sont en hêtre sculpté, le piètement en grains de chapelet. Comme les plioirs, les chaises sont bien souvent l’oeuvre des fiancés ou des époux des dentellières. Présents d’amour, elles peuvent être également des témoignages d’affection de leur auteur à l’un de ses proches. Leur décoration y est toujours spontanée, fruit de patients efforts. Selon l’inspiration du moment, l’artisan réalise chevrons, étoiles, rouelles, damiers, coeurs, zigzags, rosaces, lignes droites, étoiles et autres motifs cruciformes. Quelques cartons à dentelle, ornements d’églises - grillages, croix, ciboires -, fleurs et animaux complètent parfois ce répertoire. Comme ici, un lion inspiré de quelque chapiteau ou d’armoirie côtoie un loup... à moins qu’il ne s’agisse d’un renard. Destinés à être vus des deux côtés, ces sièges sont sculptés à l’avers comme au revers, mais étaient rarement signés. L’amour comme l’amitié n’ont rien d’anonyme, et se passent aisément de griffe...
Claire Papon
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp