La Gazette Drouot
Une toile de Nicolas-Antoine Taunay
Faisons le pont !

Magnifiant les sujets industriels chers aux Encyclopédistes, un tableau bien bâti aborde bientôt les enchères. En route pour la Sicile, avec Nicolas-Antoine Taunay.

Le rêve de tout jeune artiste au XVIIIe siècle ? Se rendre dans la péninsule italienne, “terre des arts”, pour assouvir dans les vestiges du passé un romantisme latent. C’est chose faite en 1784 pour Nicolas-Antoine Taunay : bien qu’il n’ait pas concouru pour le Prix de Rome, il obtient d’être pensionnaire à l’Académie de France, grâce à l’intervention du comte d’Angiviller. Le jeune homme – fils du brillant chimiste émailleur, inventeur à la manufacture de Sèvres du “carmin Taunay” –, appartient à une famille dévouée au service du roi. D’abord élève de Lépicié, il apprend auprès de Nicolas Brenet et de Francesco Casanova l’art de peindre des compositions rythmées par des architectures classiques. À l’enseignement de l’atelier, Taunay joint l’étude directe de la nature. En 1776, il voyage en Suisse avec Jean-Louis Demarne, où il multiplie les croquis ; à son retour, il peint des paysages mêlant agréablement fantaisie et un certain réalisme hérité de la tradition hollandaise. Vite appréciés, ses tableaux lui valent les entrées chez des collectionneurs fortunés, tel Gabriel Godefroy, banquier et contrôleur de la Marine.
Fort d’un talent déjà reconnu, notre paysagiste, âgé de vingt-neuf ans, arrive donc en novembre 1784 à Rome, lieu de rencontre de tous les artistes européens. Là, il a pour confrères le sculpteur Chaudet et le peintre David, qui élaborent l’esthétique de la nouvelle école. Renonçant aux leçons des peintres du Nord, Taunay échange les pastorales et les chaumières pour des chartreuses, de lointains châteaux ou des vues romaines. Ébloui par l’éclat du ciel italien, il étudie sur le motif la lumière chaude et enveloppante du Sud, délaissant les teintes assourdies pour colorer ses tableaux de tonalités franches, dans la lignée de Poussin. Il en profite également pour visiter la Sicile, comme en témoigne au Los Angeles County Museum of Art son tableau intitulé Environs de Messine avec un aqueduc. Autre illustration, notre tableau à la fois paysage et scène de genre, qui jusqu’à aujourd’hui était uniquement connu par la vente faite, en février 1831, après le décès du peintre. Resté depuis dans la même famille normande, il a été authentifié par Claudine Lebrun-Jouve. Sans doute s’agit-il d’un bozzetto, esquisse employée ensuite pour réaliser des oeuvres plus élaborées. Inspiré par l’actualité, il affirme ce goût pour les thèmes industriels emblématique de l’oeuvre modernisatrice du siècle des Lumières.

valtat
Adjugé 28 502 euros frais compris.
Nicolas-Antoine Taunay (1755-1830), Vue du pont dit de Jules César en Sicile,
toile, 33 x 41 cm.
Rouen, dimanche 17 juin 2012. Bernard d’Anjou Enchères SVV. Cabinet Turquin-Mauduit.

Ici, l’attention se porte sur les ponts et chaussées, fer de lance de l’économie. Des ouvriers et des mariniers retirent des pierres de l’eau, tandis que des carriers travaillent à les charger dans une charrette... Tout ce monde très affairé restaure et répare un pont fortement endommagé. Les statues antiques embellissant le parapet, fleurons de l’occupation romaine en Sicile, apportent une touche historique à la composition minutieusement peinte. D’une grande ampleur, la vue panoramique à la facture précise révèle une savante maîtrise de la respiration de l’espace. Toute méridionale, la lumière intense nourrit les teintes du paysage. Taunay a judicieusement travaillé les tons dorés et argentés, qui unifient la mise en page tout en suggérant la profondeur. Composé classiquement, notre tableau se distingue néanmoins par l’importance accordée aux nuances du ciel... comme une annonce des recherches impressionnistes.

À lire 
Claudine Lebrun-Jouve, Nicolas - Antoine Taunay
1755 –1830, éditions Arthena, 2003.

La Gazette Drouot n° 24 -15 juin 2012 - Chantal Humbert


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