La Gazette Drouot
Un flacon de Khôl - Egypte
Retour au sommaire
Précieux flacon à khôl
Un objet des plus usuels témoigne du raffinement incomparable de l’Égypte
sous la XVIIIe dynastie. L’art de la séduction, sous toutes les formes...
Adjugé 65 000 euros.
Égypte, Nouvel Empire, fin de la XVIIIe ou début de la XIXe dynastie. Flacon à khôl en forme de palmier, verre translucide bleu foncé, verre opaque jaune et blanc, h. 10,9, l. 3,9 cm.
Jeudi 17 juin 2010, Drouot-Montaigne.
Pierre Bergé & Associés SVV. M. Kunicki.
Au milieu du deuxième millénaire, un Égyptien compose un poème célébrant la beauté de sa femme : "Sa perfection est éclatante, son teint resplendissant, charmant est le regard de ses yeux, suave est sa lèvre quand elle parle". L’Égypte inventa un mot, «nefer» (être ou chose qui séduit), pour exprimer tout à la fois la beauté d’une forme, la séduction d’un corps et la pureté de l’esprit. On ne sait si la civilisation égyptienne avait formulé une philosophie de l’esthétique. Mais, au vu des peintures sur les murs des tombes et du nombre d’objets pour la toilette trouvés dans les fouilles, pas de doutes : les Égyptiens considéraient les soins, les parfums et le maquillage comme essentiels – pour les hommes comme pour les femmes.
L’image qu’ils nous renvoient correspond d’ailleurs à notre propre idéal : mince, à la taille fine, musclé, la chevelure brillante et l’oeil fardé. Le khôl dont les Égyptiens borde leurs yeux est connu depuis l’époque badarienne (3 800 avant notre ère), sous la forme d’un produit vert à base de silicate de cuivre. Il possède du reste des vertus protectrices contre les maladies oculaires, le vent de sable et les insectes qui pullulent sur les berges du Nil et les mares des oasis. À la fin de l’Ancien Empire, son usage est abandonné au profit du fard noir, à base de galène, un sulfure naturel de plomb.
Ce produit médicamenteux vanté pendant toute l’Antiquité, offre de plus un atout non négligeable : il approfondit le regard, l’ourlant de mystère, lui apportant ce velouté encore apprécié de nos jours. La galène provenait des carrières de Gebel Zeit, sur la côte égyptienne de la mer Rouge, ses pépites réduites en poudre étaient mélangées à des graisses animales. Pour conserver et offrir ce fard tant recherché, les artisans égyptiens vont produire quantité de petits vases, la plupart en verre. La plupart sont réalisés en verre bleu appliqué de filets de différentes couleurs, jaune et blanc le plus souvent. L’âge d’or du verre égyptien se situe au cours des XVIIIe et XIXe dynasties, c’est-à-dire pendant les règnes des Aménophis et jusqu’à celui Ramsès II, quand se développe un art de vivre luxueux. Le flacon à khôl en forme de palmier est une des plus belles réussites. Un tour de force technique, aussi ! Regardez notre exemplaire avec ses filets de verre opaque blanc et jaune incroyablement rapprochés, pour rendre la finesse des feuilles pennées du palmier. Le verrier a même enroulé sous l’embouchure plusieurs lignes, comme pour indiquer la naissance des six frondes du palmier, motifs que l’on retrouve sur les colonnes monumentales des temples. La forme, légèrement évasée, suggère le tronc et a été façonnée sur un noyau d’argile recouvert d’une couche superficielle brun pâle, dont l’intérieur du récipient conserve des traces. Les peignés suggèrent l’effet de plumeté des palmes. Le plus ancien flacon en verre connu provient de la tombe du régisseur d’Aménophis III, Kha, et de sa femme Merit. Il se trouvait dans un coffret luxueusement peint, empli de nombreux produits de beauté, épingles à cheveux, miroirs, peignes, vases et autres pots à onguent. Si de nombreux fragments de cet instrument indispensable à la beauté ont été découverts encore récemment, par exemple lors de l’excavation d’un atelier de verre à Lisht, rares sont ceux parvenus jusqu’à nous complets, quoique sans l’applicateur qui formait bouchon. Un modèle similaire au nôtre est conservé au Metropolitan Museum de New York, un flacon, aux filets pennés toutefois plus espacés, appartenant au Corning Glass Museum (NY). D’innombrables visages peints ou sculptés nous montrent ces yeux soulignés de khôl, jusqu’au fameux oeil "oudjat", allégorie d’Horus, incarnation du cycle du jour et de la nuit, symbole de santé et de lumière. Les pharaons ont longtemps apprécié ce fard, comme en témoigne, sur un bas-relief du temple d’Edfou figurant Ptolémée VIII, Évergète II apportant en offrande un pot de khôl à la déesse Séchat : "Je t’apporte du khôl vert et du khôl noir pour que tes yeux brillent comme brille le soleil".
Anne Foster
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp