La Gazette Drouot
Banquette
Retour au sommaire
Egyptian revival
Revue et corrigée à la sauce victorienne, l’Égypte débarque à Drouot, avec une cohorte
de meubles permettant de rappeler que l’Angleterre aussi fut égyptomaniaque.

Adjugé 24 000 euros au marteau.
Travail probablement anglais, de la fin du XIXe siècle. Banquette à dossier basculant,
bois noirci incrusté de hiéroglyphes or, bronze doré. 110 x 200 x 84 cm.
Mercredi 17 juin 2009, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV, Cornette de Saint Cyr Maison de vente SVV.

Nous autres français - aveuglés que nous sommes par la campagne de Bonaparte en Égypte –, avons tendance à penser que notre doux pays est le temple de l’Égyptomanie. C’est compter sans la perfide Albion. Un juste retour des choses, puisque le Directoire lança la pharaonique expédition notamment pour bouter l’Anglais hors d’Orient et prendre le contrôle de la route des Indes...
On connaît la suite : le retour en catimini du glorieux conquérant des premières heures, l’assassinat de Kléber et la capitulation de Menou. L’habile propagande mise en place masquera en partie cette déconfiture, en mettant en avant les succès de la mission scientifique, mais aussi en promouvant le fameux goût "retour d’Égypte". Si la référence à la terre des pharaons n’a bien sûr pas attendu le général Bonaparte pour s’inviter dans le domaine des arts décoratifs, il faut reconnaître que l’aventureuse expédition lui a donné un sacré coup de pouce.
Dès 1802, donc, Vivant Denon publie son Voyage dans la Basse et la Haute Égypte. Vers 1803, il dessine un fauteuil égyptisant au caractère très archéologique, fabriqué par Jacob-Desmalter.
Le modèle séduit l’"arbitre du goût" en Grande Bretagne, Thomas Hope. Ce dernier avait déjà lui-même très librement interprété la veine égyptologique, pour concevoir pour sa maison de Londres une Egyptian room. La monumentale raclée donnée à la flotte française en 1798 par l’amiral Nelson, durant la bataille d’Aboukir, a en effet largement contribué, outre-Manche, à sensibiliser le public aux charmes des rives du Nil... Le très extravagant pavillon royal de Brighton témoigne dans son éclectisme exotique de cet engouement ; on songe notamment à la chaise longue en forme de pirogue, qui semble prête à s’élancer pour sauver Moïse des eaux. Tout au long du XIXe siècle, l’intérêt pour l’Égypte ne va pas faiblir, loin s’en faut. Entre 1818 et 1821, les collections du British Museum s’enrichissent considérablement, grâce aux acquisitions auprès de l’intrépide explorateur Giovanni Battista Belzoni. En 1856, dans sa Grammar of Ornament, Owen Jones insiste sur le caractère pur et non métissé de l’art égyptien : un critère qui fait mouche dans une époque victorienne à la recherche de références porteuses d’une éthique sociale et morale. La même année, le peintre William Holman Hunt dessine un siège inspiré d’un tabouret vu au British, décrit en 1837 "similaire à ceux utilisés par les paysans en Angleterre". Le principe séduit ses camarades de la confrérie préraphaélite, et dans la foulée les artisans du mouvement arts and crafts, William Morris et Philip Webb en tête.
Dans les années 1880, E.W. Godwin donne son Aesthetic interprétation de la source égyptienne, dont s’emparent également les tenants d’un éclectisme totalement débridé. En témoigne notre banquette, dont le dossier mobile, type "chasse mouche", donne de surcroît une moderne interprétation du banc-tournis du Moyen Âge. N’allez toutefois pas croire que notre banquette croise seule sous nos latitudes !
De fait, elle est accompagnée d’un bataillon serré et parfaitement assorti, comprenant un fauteuil curule (8 000/12 000 euros), un petit guéridon (12 000/15 000 euros), une spectaculaire console et sa glace (25 000/30 000 euros), sans oublier, du début du XXe siècle, une garniture de cheminée (2 500/3 000 euros). De quoi inspirer à un Cecil B. DeMille une inoubliable superproduction...
Sylvain Alliod
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp