La Gazette Drouot
Papier peints panoramiques
Périple en Hindoustan

Pour Walter Benjamin, les papiers peints panoramiques “sont à la fois l’univers à domicile,
le lointain et le passé”. Jean Zuber en a été l’un des brillants promoteurs.

Voyager n’a pas toujours été sans risques... Avant même de débarquer, la traversée maritime comportait un nombre d’aléas non négligeable, Radeau de la Méduse à l’appui. Heureusement, le bon bourgeois du XIXe siècle avait d’autres options pour étancher sa soif de curiosités et d’exotisme. L’une d’entre-elles consistait à acquérir un papier peint panoramique, qui, mieux qu’une pendule “au nègre” ou qu’un simple tableau, permettait de “tout voir” si l’on se réfère à l’étymologie de “Panorama”, patente déposée en 1792 par le peintre irlandais Robert Barker, pour décrire sa peinture circulaire d’Édimbourg. En 1806, à l’Exposition des produits de l’industrie, la manufacture Dufour de Mâcon expose une composition laissant voir, sur plusieurs lés et sans aucune répétition de motif, des scènes et paysages inspirés des voyages du capitaine Cook. Cette première apparition publique d’un papier peint panoramique fut remarquée. Au vu du caractère très abouti de cet ensemble, il ne s’agit pas d’un coup essai. Dès le début du XVIIIe siècle, on avait pris l’habitude de décorer des paravents de grandes gravures rehaussées de couleurs.

Mongin
Adjugé 11 000 euros au marteau.
Pierre-Antoine Mongin (1762-1827), manufacture Zuber, Rixheim, L’Hindoustan, 1807,
décor panoramique complet en 20 lés imprimés,
seconde moitié du XXe siècle, l. totale 13,50 cm (détail).
Mercredi 16 mai 2012, salle 4 – Drouot Richelieu. Coutau-Bégarie SVV. M. Maraval-Hutin.
À la même époque, l’Anglais Jackson réalise à Battersby des paysages imprimés. En 1779, le Journal de Paris fait paraître une publicité pour le compte d’un négociant et fabricant anglais de “tentures en papier qui procurent l’avantage de tapisser une chambre, telle grande qu’elle soit, sans aucune répétition du sujet”, en l’occurrence des “personnages dans le goût de la sculpture”. En 1802, la manufacture Simon établit une facture pour la vente d’un papier peint en grisaille de paysage pour une salle à manger, peut être un panoramique. À l’exposition de 1806, Jean Zuber (1773-1852) talonne Dufour en présentant des Vues de Suisse exécutées par le dessinateur maison, Pierre-Antoine Mongin, et éditées dès 1804. Ce dernier a été embauché en 1802 par le jeune entrepreneur mulhousien, entré à la manufacture, alors dénommée Nicolas Dollfus et Cie, en 1792. Jean Zuber va devenir l’homme fort de l’affaire, rachetant en 1797 les vastes locaux d’une commanderie, à Rixheim, pour y établir ses ateliers. En 1802, il est seul aux commandes. Deux ans plus tard, il achète un moulin à papier, puis crée une usine à couleurs, deux initiatives qui lui permettent d’être à la pointe des techniques de production. Sur le plan artistique, il impose l’image de marque de sa manufacture, grâce à ses panoramiques. Après les Vues de Suisse, sort en 1807 L’Hindoustan – imprimé en 85 couleurs à l’aide de 1 265 planches ! –, toujours existant à la manufacture dans la seconde moitié du XXe siècle, comme en témoigne notre exemplaire. Mongin s’est inspiré des gravures reproduites dans les deux premiers volumes d’Oriental Scenery, Twenty-four Views in Hindoustan (Londres, 1765-1767), de William et Thomas Daniell, des Choix de vues de l’Inde (Londres, 1780-1783) de William Hodges, sans oublier, pour certains personnages, l’ouvrage de Balthazar Solvyns paru à Calcutta en 1796. Depuis son intérieur douillet, le bourgeois peut découvrir “l’empire du grand Moghol”. Le succès des papiers peints panoramiques ira grandissant au cours de la première moitié du XIXe siècle, les supports multipliant les sujets et étendant leur emprise à l’histoire, passée ou récente. L’invitation au voyage avant la lettre...
Mongin

Détail

La Gazette Drouot n° 19 - 11 mai 2012 - Sylvain Alliod


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