La Gazette Drouot
Un lit de Jacob
Pour un Empire...
Un nom, un style, une époque. Voici en trois points pourquoi les meubles des Jacob
provoquent les convoitises. À l’image d’un Empereur fort, d’un temps rêvé et perdu.
L’estampille est l’emblème d’une réussite, celle de l’association entre un père et son fils, mais aussi d’un style. À la mort de son fils aîné, en 1803, Georges Jacob (1739-1814) décide de reprendre son activité et s’associe avec son cadet, François-Honoré-Georges (1770-1841), sous le nom de Jacob-Desmalter et Cie, Desmalter étant le nom d’une terre possédée par la famille en Haute-Bourgogne. Cette collaboration, signée "JACOB.D.R
MESLEE", durera dix années. Celui qui avait été le principal menuisier de l’époque Louis XVI, du Directoire et du Consulat, qui a instauré le style «à l’étrusque» pour la commande de la Laiterie du château de Rambouillet, ou celui «à la turc» pour le cabinet du comte d’Artois au palais du Temple, va alors amplement participer à l’émergence du style Empire. À la fin du XVIIIe siècle, les femmes répudient les lourds corsets et jupons pour se draper dans des robes souples, façon antiquité, et élégamment s’affaler dans de majestueux lits d’acajou agrémentés de bronzes dorés, à la manière de Madame Récamier. La sublime couche de la merveilleuse mondaine, datée de 1799 et conservée au musée du Louvre, présente ainsi de ravissants cygnes en bronze doré et des figures allégoriques de la Nuit... Mais, quelque temps après, Napoléon Bonaparte est couronné Empereur et instaure un style plus monumental, voulant montrer sa toute-puissance aux yeux de tous. Les architectes Percier et Fontaine établissent au fil des commandes et de leurs ouvrages un style officiel des plus impressionnants, dans lequel le rapprochement avec les symboles antiques joue un rôle essentiel, confirmant la légitimité impériale. Aux modèles grecs et romains, visibles au musée des Antiques ouvert au Louvre en 1800, s’ajoute bientôt l’exemple égyptien. Rappelons que dans le but de l’écarter du pouvoir, le Directoire avait envoyé Bonaparte faire campagne en Égypte contre les forces anglaises, en 1798. S’il n’en revint pas avec la victoire, le général aura gagné de cette épopée une nouvelle aura d’homme conquérant et de héros national. Et puis, en amoureux des arts et de la culture, il a su transformer cet échec militaire en aventure historique et exotique.
Adjugé 43 500 euros au marteau.
Époque Empire. Lit en acajou et placage d’acajou sur un bâti en chêne,riche garniture de bronze ciselé et doré
à décor inspiré de l’Egypte antique, incrustation d’ébène, de nacre et de laiton, estampillé à trois reprises "JACOB.D.R.MESLEE" pour "Jacob Desmalter
? Rue Meslée".
Antibes, samedi 16 avril 2011. Carvajal SVV.
Un grand nombre de scientifiques et d’artistes l’accompagnaient, qui en profitèrent pour étudier monuments et documents jusque-là méconnus. En résulta la publication, en 1802, du Voyage dans la Basse et la Haute Egypte de Dominique-Vivant Denon, et, en 1809, d’un ouvrage collectif majeur consacré à la Description de l’Egypte –dont Jacob-Desmalter possédait bien sûr un exemplaire –, où tous les architectes et ornemanistes de l’époque se sont référés pour créer un nouveau style, le fameux «retour d’Égypte». Le goût perdurera de nombreuses années et s’appliqua à tous les arts. Tout particulièrement au mobilier, du guéridon au fauteuil, en passant par notre célèbre lit à un ou deux chevets s’enroulant vers l’arrière, où la traverse richement ornée de bronzes dorés déposés en applique contraste avec le sombre placage d’acajou. Les Jacob ont largement produit ce modèle, destiné à se voir surélevé sur une estrade, contre le mur. Aux bronzes à l’égyptienne, griffons ailés et personnages hiératiques, se joignent des motifs de feuilles de papyrus et d’étoiles, incrustés en ébène, nacre et laiton – un procédé évoquant encore le mobilier de l’Antiquité. L’inhérente suggestion de majesté et de gloire de l’Égypte des pharaons émane de ce lit, s’associant idéalement au règne de Napoléon Ier. Une manipulation du pouvoir des plus ingénieuses, servie par les grands scientifiques et artistes de l’époque. Vivant Denon n’écrivait-il pas en 1802 à l’adresse de l’Empereur, dans la dédicace de son livre : «Joindre l’éclat de votre nom à la splendeur des monuments d’Égypte, c’est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux de l’histoire ; c’est réchauffer les cendres des Sésostris et des Mendès, comme vous conquérants, comme vous bienfaiteurs» ? Un programme politique à méditer
La Gazette Drouot N°13 - 1er avril 2011 - Caroline Legrand


http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp