La Gazette Drouot
Coup de coeur - Coupé de ville pour attelage
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Fouette, cocher !
Discret, confortable, léger... À défaut d’être très rapide, ce coupé de ville
était la voiture idéale, au XIXe siècle, pour se déplacer incognito. Ou presque.

Adjugé 78 994 € frais compris.
Coupé de ville pour attelage à deux chevaux,
peint des armoiries de la famille de Maupas, estampille «Anquetin» sur les volets en acajou à jalousies mobiles, vers 1840-1850. Bon état d’origine.

Mardi 16 mars 2010, salle 14 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. M. Dauger.

Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, une berline lourdement chargée s’éloigne de Paris.
À son bord, Louis XVI, Marie-Antoinette et leurs deux enfants, madame Élisabeth, la soeur du roi, et la gouvernante des enfants. On connaît la suite... Le destin de la famille royale aurait-il été différent si elle avait emprunté un véhicule plus léger et discret ? Un coupé, par exemple. Le véhicule, bien qu’encore volumineux, existe alors, mais ne permet de transporter que deux personnes, une troisième pouvant prendre place sur un strapontin. Deux versions étaient proposées : l’une de ville, menée par deux chevaux conduits par un cocher, l’autre de voyage. Cette dernière dispose d’une caisse montée sur des trains et ressorts renforcés – état des routes oblige ! –, tirée par quatre chevaux guidés par un cocher ou deux postillons. Si le modèle urbain circule entre 12 et 15 km/h, il n’est pas rare d’atteindre 16, voire 18 km/h avec le second. Traits communs à nos deux coupés : l’entretien constant dont ils sont l’objet – les voitures hippomobiles étant à l’époque le seul moyen de locomotion – et leur confort intérieur. Installez-vous donc sur les banquettes capitonnées de soie jaune de notre modèle, admirez ses draps, velours et passementeries bleus, sa moquette à motifs feuillagés. Bientôt, le laquais, descendu de l’arrière-train du véhicule, dépliera pour vous le marchepied à deux palettes recouvertes de moquette et doublées de cuir, s’encastrant dans les panneaux intérieurs des portes... On allait l’oublier, les glaces sont munies de volets à jalousies mobiles, pour offrir aux passagers – et aux passagères – l’assurance d’un trajet en toute tranquillité. Car les coupés de ville sont d’un usage privé. Luxe, calme et volupté...
Inventé au milieu du XVIIIe siècle, ce type de voitures s’avère alors un tantinet encombrant. Ce n’est que vers 1820 que le coupé concède à perdre de son embonpoint. Le célèbre Alexandre Dumas le nomme «cacolet», un terme charmant sans doute, mais un peu abusif – ou du moins, rustique – quand on sait que le cacolet, n’est autre, à l’origine, qu’un siège double en osier, placé de chaque côté du bât de l’âne ou du mulet... C’est toutefois outre-Manche qu’il faut chercher l’origine du coupé léger comme voiture de maître. En 1838 exactement, quand lord Brougham passe commande à Robinson & Cook, carrossiers londoniens, d’un habitacle dédié aux voyages à la journée. Le brougham est prudemment muni d’un coffre arrière, appelé arsenal, destiné à ranger les armes nécessaires à la défense de l’équipage... Quelques années plus tard, il fait fureur jusque dans l’Hexagone. C’est la voiture de référence, transportant le financier en vue comme l’industriel pressé. Mühlbacher, Ehrler et Anquetin sont parmi les carrossiers les plus renommés.
Un "Anquetin" figure dans les colonnes des dictionnaires des ébénistes et des menuisiers, installé 18, rue Coquenard – aujourd’hui la rue Lamartine –, en 1829 et 1830. Un carrossier éponyme est mentionné à Paris, des années 1830 à 1878. Alors, s’agit-il du même homme ? On le sait, certains artisans du bois réalisaient au XVIIIe aussi bien des commodes que des caisses de voitures... Ce qui ne soulève aucun doute, en revanche, c’est l’identité du commanditaire de notre coupé : Charlemagne-Émile de Maupas (1818-1888), ministre de la Police générale, du 22 janvier 1852 au 21 juin 1853, dont la mission consiste à "faire parvenir jusqu’au Prince la vérité qu’on s’efforce trop souvent de tenir éloignée du pouvoir" – et dont les excès finiront par lasser Napoléon III. On imagine ce nouveau Fouché, plein de son rôle d’informateur politique qui observe l’opposant dans les rues de la capitale, profitant aussi des jalousies de ses persiennes pour abriter des regards certaines investigations... d’ordre plus intime.
Claire Papon
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp