La Gazette Drouot
Un bas-relief religieux
Albâtre sacré

Carte blanche à un bas-relief religieux, qui ne laissera pas de marbre les amoureux de la Haute Époque.
Retour au temps des cathédrales.

L’albâtre, utilisé dès l’antiquité pour fabriquer des vases à huile ou à parfum, donne naissance au Moyen Âge à une industrie d’art européenne prospère. Voisin du gypse, ce matériau est plus souple et plus tendre que le marbre. Se durcissant à l’air, il supporte dorure et polychromie ; friable, sculpté comme le bois, il se révèle idéal pour la taille en petits formats. Quant à ses couleurs – blanc jaunâtre ou rougeâtre, gris bleuté parfois –, elles incitent d’abord les sculpteurs à le travailler en figurines ornant des tombes. L’albâtre sert ensuite à façonner des panneaux en haut ou bas relief. En Angleterre, le rythme de création s’accélère au début du XIVe siècle, grâce à l’exploitation de carrières réputées pour leur haute qualité : Fauld, près de Tutbury dans le Staffordshire, et Chellaston Hill, près de Derby. Le transport de l’albâtre se fait par route vers les différents foyers de sculpture, comme York, Burton upon Trent, Norwich, Lincoln, Londres et, surtout, Nottingham, où la fabrication est si importante que la ville donne son nom à l’ensemble de la production. Tenant en main des cartons types, les sculpteurs les adaptent au goût des commanditaires, tout en se livrant à quelques singularités. Les albâtres à dais crénelés sont ainsi donnés comme la marque de l’école de Nottingham. Taillées dans le même bloc, les plaques verticales, appelées embattled sont assemblées par trois ou cinq, pour former des retables ou composer des triptyques... Diffusées à travers toute la chrétienté, ces plaques sont exportées par des marchands en Italie, en Espagne, en Allemagne. Elles sont aussi transportées en grande quantité jusqu’en Islande, Croatie et Pologne. Mais le marché le plus important s’avère de loin la France, où certaines églises conservent aujourd’hui encore des retables en albâtre anglais in situ.

christ
Adjugé 61 959 euros frais compris.
Nottingham, vers 1460-1480, Le Christ aux outrages en albâtre polychrome et or, 43 x 26 cm.

Louviers, dimanche 15 avri 2012l. Jean-Emmanuel Prunier SVV.
Les thèmes dévotionnels les plus fréquents montrent les grandes étapes de la vie mariale ou traitent des épisodes de la Passion. Avec la Réforme, les ateliers abandonneront la production de plaques exposant des scènes religieuses. À partir du milieu du XVIe siècle, les albâtres anglais transcriront des sujets véhiculant des thèmes profanes, inspirés de l’Antiquité, de la mythologie ou du roman. Datant de la fin du XVe, notre modèle représente une des scènes de la Passion. Destiné à être vu par les fidèles à la lumière des bougies, il se distingue par une vive polychromie, emplie de symboles. Provenant d’une collection particulière parisienne, il est proche d’un retable exposé au musée des Antiquités de Rouen, qui appartint jadis à l’église de Rouvray-Catillon, en Seine-Maritime. Datant de la fin du XVe siècle, notre albâtre représente le Christ à la colonne, une des étapes du chemin de croix avant le couronnement d’épine. Sous l’influence des ordres mendiants, cet épisode du Nouveau Testament se développe aux XIVe et XVe siècles, en référence aux processions des flagellants et aux scènes de la Passion jouées sur le parvis des églises. Comme c’est l’usage, Pilate ordonne avant l’exécution qu’on flagelle Jésus lié à une colonne, à la romaine. Le format élancé contribue au resserrement de la scène. Le regard se porte tout aussitôt vers le corps du Christ, pivot de la mise en page. S’il est vêtu du simple périzonium, ses cheveux irradient d’or, symbole de splendeur et de magnificence. Son maintien auguste et serein s’oppose aux gesticulations des soldats bourreaux qui l’entourent, disposés tels les quatre points cardinaux de sa future croix. Se détachant d’un fond agrémenté de semis de quatre-feuilles, ils affichent une mine patibulaire et chargent la scène d’une émotion intense : grosses têtes, yeux globuleux et moustaches épaisses contribuent à accentuer les sévices de la Passion.
Par-delà une esthétique un peu naïve, notre bas-relief invite à méditer sur l’un des mystères essentiels de la religion chrétienne. Poignant et virtuose.
La Gazette Drouot n° 15 - 13 avril 2012 - Chantal Humbert


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