La Gazette Drouot
Une toile de Alberto Savinio
Un créateur

Les oeuvres de cet artiste protéiforme se font rares. Cette Fin d’une nuit d’amour nous donne l’occasion de revenir sur la place due à Alberto Savinio : au plus haut du surréalisme.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage... Le héros grec pourrait ici être notre fil d’Ariane. Tel un roi d’Ithaque enflammé, Alberto Savinio a beaucoup voyagé. Parti de Grèce, son pays natal, il y reviendra tout au long de sa carrière dans ses oeuvres, pierres à l’édifice de sa cosmogonie moderne. Sur des îles désertes, en plein milieu de l’océan, ce créateur invente des objets ou des êtres primitifs, à la fois vestiges du passé mais aussi visions de l’avenir. Sa peinture se lit telle une odyssée moderne. On débute en 1928 avec le Navire perdu ou les Iles des charmes, pour poursuivre l’année suivante avec Ulysse et Polyphème et aboutir à la Fin du voyage, en 1929. Mais le plus agréable reste à venir, puisque notre Fin d’une nuit d’amour aurait été conçue en 1930-1931, relevant, tout comme Couple devant la mer, 1931, d’une série de tableaux mettant en scène nos étranges dinosaures marins. Tels Ulysse et Calypso sur leur île d’Ogygie, où ils vécurent durant sept années leur mythique histoire d’amour, nos deux monstres s’enlacent. À l’instar de la référence scientifique des surréalistes, Sigmund Freud, cette mythologie moderne puise sa source au coeur de la Grèce antique et de ses légendes – quelque peu dépoussiérées. Via cette thématique, les surréalistes cherchent tout comme le psychanalyste à décrypter l’universel des actes humains, dirigés par l’inconscient collectif... tout en distillant une certaine dose d’ironie. Soleil levant et douce brise ajoutent à l’atmosphère onirique et intemporelle de cette composition puissante et équilibrée, illustrant la maturité picturale d’Alberto Savinio. Méconnu, le peintre a vécu la plus grande partie de sa vie dans l’ombre de son frère, Giorgio De Chirico, mais aussi de ses écrits littéraires, encensés par la critique. Andrea Francesco Alberto De Chirico, de son vrai nom, était certes un artiste complet. Musicien, compositeur, écrivain, journaliste et peintre : aucune expression n’échappait à cet esprit affûté. Après une enfance dorée – il est né à Volo, en Thessalie, où son père d’origine sicilienne et ingénieur dans les chemins de fer s’était installé – Andrea étudie la musique au conservatoire d’Athènes, puis de Monaco. Escale suivante, l’Allemagne, où il apprend à Munich aux côtés de Max Reger et compose son premier opéra, Carmela, à seulement quinze ans. Le voyage mène en Italie avant de découvrir Paris, en 1911. Là, il se fait remarquer par Apollinaire lors de récitals de piano, à la fin desquels il casse son instrument. Il écrit également, et ses récits inquiétants peuplés de personnages prophétiques enchantent un certain André Breton. Mobilisé en 1915 en Italie, il rencontre, toujours avec son frère – on les surnommait “les Dioscures” –, le peintre futuriste Carlo Carra mettant en place leur “peinture métaphysique”. C’est à son retour à Paris en 1926, fuyant l’Italie fasciste, que l’artiste décide de se consacrer à la peinture. Andrea De Chirico s’appelle désormais Alberto Savinio : une nouvelle histoire peut commencer.

savinio

Alberto Savinio (1891-1952), Fin d’une nuit d’amour, vers 1930, huile sur toile signée, datée et titrée à la craie
sur le châssis, 45,5 x 54,5 cm.

QUAND ?
Samedi 14 décembre 2013

OÙ ?
Brest, Thierry-Lannon & Associés SVV. Cabinet Schoeller.

COMBIEN ?
Estimations : 150 000/200 000 euros.

La Gazette Drouot n° 41 - Vendredi 29 novembre 2013 - Caroline Legrand


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