La Gazette Drouot
Portraits de tapis
À PARIS / Portraits de tapis...

Le sujet de ce tableau n’est pas fréquent, et renvoie à une époque où les tapis persans étaient prisés au point de servir de cadeau diplomatique.

Dans la hiérarchie des genres, édictée en 1667 par André Félibien, les peintres «qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement» sont les moins estimables. Pourtant, à voir ce tableau anonyme peint vers 1670, la réponse à la question posée bien plus tard par Lamartine dans ses Harmonies poétiques et religieuses – «Objets inanimés, avez-vous donc une âme/Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? « – ne peut qu’être positive. Notre toile est accompagnée d’une composition similaire, une Nature morte au tapis iranien et à la coupe de fruits légèrement moins imposante (161 x 199 cm), mais tout aussi virtuose et estimée pour sa part entre 80 000 et 120 000 euros. Ces deux toiles sont singulières par leur sujet, de riches tapis persans, quasiment saisi sur le vif. En Iran, les Séfévides (1501-1736) portèrent à son apogée l’art du tapis, en particulier sous le règne du chah Tahmasp (1524-1576), comme en témoigne la somptueuse paire nouée pour la mosquée d’Ardebil, aujourd’hui conservée entre le Victoria & Albert Museum et le Los Angeles County Museum. Ce souverain stimula la production des ateliers indépendants en les plaçant sous la direction d’artistes et d’artisans de la cour, notamment à Kachan et Hamadan. Il revient à Abbas 1er (1588-1629) d’avoir fondé dans sa capitale, Ispahan, une manufacture royale et développé les échanges de son Empire avec les cours européennes. Les plus belles productions servent alors de présents diplomatiques, d’autres faisant l’objet d’un juteux négoce. Leur prix faramineux ne les destine pas à être foulées, mais plutôt à servir d’opulent couvre-table. Peinte en 1666, une toile d’Henri de Testelin, visible à Versailles, figure Colbert présentant les membres de l’Académie royale des sciences à Louis XIV : Le Roi-Soleil est accoudé à une table recouverte d’un lourd tapis. Notre modèle a été peint par un artiste spécialisé dans ce type de motifs, peut-être proche des Gobelins. La riche notice du catalogue de vente cite les noms de Jean-Michel Picart (1600-1682) et de Joseph Yvart (1649-1728). Ce dernier est l’auteur des tapis et rideaux des cartons de la tenture des Mois, commandée par Louis XIV aux Gobelins. On lui doit également deux portraits de tapis, conservés au Louvre, provenant de la célèbre manufacture et anciennement attribués à Desportes. Toutefois, leur facture n’atteint pas la virtuosité à l’oeuvre dans nos compositions. Hypothèse séduisante, celles-ci pourraient être des portraits-souvenirs de tapis offerts par la couronne de France à une cour étrangère... Elles sont en tout cas d’une singularité remarquable, l’inventaire des tableaux du roi, rédigé en 1709 et 1710 par Nicolas Bailly, mentionnant des sujets de «Tapis de Turquie», mais accompagnés de fleurs, fruits, violon et coffret à bijoux. Leur provenance, probablement la collection des ducs de Choiseul au XVIIIe siècle, ajoute encore à leur caractère exceptionnel, tout comme la présence de lapis-lazuli pour le bleu intense de notre tapis. Le luxe à l’état pur, par une main anonyme...

tapis

École française vers 1670, Nature morte au tapis iranien, au vase de fleurs et au singe,
toile, 178 x 215 cm.


QUAND ?
Vendredi 14 novembre 2014

OÙ ?
Drouot-Richelieu, salle 5.
Daguerre SVV. Cabinet Turquin.

COMBIEN ?
Adjugé : ?487 500 € frais compris

La Gazette Drouot n° 37 - Vendredi 7 novembre 2014 - Sylvain Alliod


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