La Gazette Drouot
Coup de coeur - Un piano Érard
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Duo en musique
Il porte la marque mythique d’Érard et fut bâti par un maître de l’art déco, Maurice Dufrêne. Deux artistes pour un piano... que demander de plus ?

Adjugé 36 000 euros frais compris.
Piano Érard de 1934, décoré par Maurice Dufrêne, placage de bois de loupe,
laqué noir et filets de bronze.

Vichy, jeudi 14 juin 2007. Vichy-Enchères SVV.

Conçu par deux grands artistes, ce piano sera l’un des fleurons du prochain grand rendez-vous à Vichy. Comme chaque année, les mélomanes attendent avec impatience les ventes d’instruments de musique de Me Laurent, qui débuteront dès le 5 juin avec de la lutherie, pour se conclure le 16 avec des guitares et des instruments à vent...
Mais revenons à notre quart de queue, qui garnirait à merveille le salon de pianistes amateurs d’art. Union bénie d’une mécanique de précision et d’un meuble à l’esthétique art déco sobre et élégante, ce piano est donc le fruit du travail commun de la maison Érard et du décorateur Maurice Dufrêne. La fabrique, tout d’abord, est l’une des plus anciennes de la spécialité ; son créateur, Sébastien Érard (1752-1831), obtient dès 1785 la protection du roi et fournira notamment un piano «carré» à Marie-Antoinette. Bientôt, son frère Jean-Baptiste s’associe à lui pour créer la firme Érard & Frère. Après un exil londonien durant la Révolution, Érard devient le fournisseur attitré de Ludwig Von Beethoven, lui créant, en 1803, un exceptionnel piano en forme de clavecin, dont chaque marteau frappe non plus trois, mais quatre cordes ! Deux découvertes vont ensuite faire entrer les frères Érard dans l’histoire. En 1809, des agrafes enjambent désormais les cordes, qui ne se déplacent plus lors de la frappe et, surtout, en 1821 est mis au point le système de double échappement. Cet assemblage de ressorts permet de maintenir le marteau joué à proximité des touches : le jeu du pianiste peut alors devenir de plus en plus rapide, qui a la possibilité de rejouer la note sans avoir à relâcher complètement la touche...
Vers 1900, la maison Érard connaît son apogée. Aussi s’adresse-t-elle aux décorateurs les plus en vogue, d’autant que dans un contexte artistique de renouveau des arts, les ensembliers prennent alors en main aussi bien la décoration intérieure que le mobilier. Si en 1903 Érard fait appel à l’école de Nancy, précisément à Victor Prouvé et à Louis Majorelle, pour décorer un superbe piano demi-queue actuellement conservé au musée des Arts décoratifs de Paris, il s’adressera tout logiquement trente ans plus tard à un décorateur art déco, Maurice Dufrêne. Formé dès 1899 dans la Maison moderne de Julius Meier-Graefe, ce créateur adhère résolument à l’art déco. En 1922, il prend la tête de l’atelier de décoration créé par les Galeries Lafayette, La Maîtrise. Parallèlement à une production en séries, matériaux coûteux et raffinés sont utilisés pour des oeuvres destinées à une clientèle élitiste. Toujours influencé par la tradition française, Dufrêne innove dans le choix de matières, associant comme ici la laque noire et la loupe. On décèle d’autre part dans ce piano son attrait pour des formes plus modernes, marquées par le cubisme. C’est d’ailleurs à cette même époque qu’il réalise, pour le casino de Challes-les-Eaux, des ensembles en métal et glace, des sièges en tube et des meubles en bois de placage de forme géométrique... Cet esprit d’innovation lui valut d’être sollicité par le Mobilier National, notamment pour meubler l’Élysée. Gageons que ce piano aura droit à des honneurs dignes d’un président !.
Caroline Legrand
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp