La Gazette Drouot
La photo sans appareil
Éloge de la sagesse

Ce fabuleux objet d’art nous fait pénétrer au coeur de la culture chinoise.
Un rocher d’une insigne rareté, révélant les multiples splendeurs d’une pierre de rêve

De superbes rochers tourmentés, dressés à l’origine dans les jardins chinois, s’introduisent dès le VIIe siècle dans les cabinets des lettrés, comme l’a rappelé une exposition au musée des Arts asiatiques-Guimet, à Paris en 2012. Ces emblèmes des forces telluriques primordiales incarnent le souffle Qi, celui qui façonne l’univers dans la pensée taoïste. Liés à une riche symbolique spirituelle, ils incitent les lettrés à la méditation, et leur permettent de s’évader des duretés de la vie politique. Les rochers, d’abord posés directement sur la table, seront pourvus au XVIIe siècle de supports en bois soigneusement sculpté. Notre modèle d’une exquise beauté est en jade, un matériau ancestral réservé au souverain. Protégeant celui qui le détient, il se révèle un porte-bonheur ; renommé pour apaiser les douleurs, le jade avait aussi le pouvoir d’assurer l’invisibilité pour voler jusqu’au royaume des Immortels. Le rocher de couleur blanche, assimilée à la pureté, se colore ici de la fameuse tonalité vert d’eau, appelée “céladon” en référence à L’Astrée, un roman d’Honoré d’Urfé : aimé, puis éconduit, le pâtre Céladon conservait comme gage d’amour un ruban vert arraché fortuitement à sa dulcinée, Astrée. Promus talismans, les rubans verts agrémenteront désormais l’habit du charmant Céladon. Par analogie à la couleur du vêtement pastoral, les Européens désignent alors par ce mot toutes les subtilités du vert avivant le jade chinois. Notre rocher comporte un poème de Qianlong. Fidèle aux idéaux de Kang Xi, son aïeul contemporain de Louis XIV, il s’applique à sauvegarder les traditions et le savoir chinois. S’il est doté de solides qualités guerrières, Qianlong, en lettré accompli, pratique la calligraphie, considérée dans l’Empire du Milieu comme un art majeur. Le poème rédigé en écriture dite “des scribes” loue une statue antique du Bouddha : “Assis en tailleur, tout son être respire la douceur, [ce Bouddha se dresse] dans une vallée encaissée ; aux cieux comme ici-bas, nul n’est plus vulnérable [...] Comment posséder les trois Véhicules et les quatre vérités quand elle aura accompli ses tours ? L’eau du fleuve est limpide, la pleine lune marque le ciel. La statue n’est de fait qu’illusion, ce qui répond bien à sa nature.” L’iconographie exalte aussi le triomphe de la sagesse : un bouddha retiré dans une grotte médite sous un pin de longévité ; imperturbable, il s’oppose à une nature en perpétuelle métamorphose que symbolise une cascade jaillissante. À l’instar d’un spécimen de l’ancienne collection Langweil adjugé à Drouot, en juin 2013, plus de 1,4 Meuros (Jean-Marc Delvaux SVV), au quintuple des estimations, ce rocher inédit sur le marché pourrait donc enflammer les collectionneurs...

À LIRE
Catherine Delacour, Zeng Xiaojun, Rochers
de lettrés, itinéraire de l’art en Chine, Réunion des musées nationaux - Grand Palais, 2012.

jade

Rocher en jade blanc céladon veiné de rouille,
début XVIIe, comportant un poème
composé par Qianlong au XVIIIe siècle,
h. 15,5, l. 15,5 cm.


QUAND ?
Lundi 14 avril.

OÙ ?
Toulouse, Marambat - de Malafosse SVV. Mme Papillon d’Alton, M. Ansas.

COMBIEN ?
Estimation : 200 000/300 000 euros.

jade
Détail
La Gazette Drouot n° 14 - Vendredi 11 avril 2014 -Chantal Humlbert


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